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Blog de Samir Ghezlaoui

Les médias français et les luttes syndicales: un cas de critique sociale -3/3-

21 Octobre 2012 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Dossier

 

Chapitre III: L’impact du numérique sur les rapports médias-luttes sociales:

Par Samir GHEZLAOUI

                   On désigne par le terme du numérique, à ce niveau, la généralisation d’Internet qui a permis de booster les TIC (communément appelées Nouvelles technologies de l’information et de la communication). Réparti en trois points, ce troisième chapitre sera consacré d’abord à la présentation d’un nouveau hyper-support médiatique qui est le web. Ce nouveau média représente, en effet, une alternative très impInternet.jpgortante pour les luttes sociales, souffrant de l’hostilité des médias classiques. Les syndicats profitent bien des potentialités infinies d’internet qui englobe l’ensemble des techniques et supports médiatiques, voire les dépasse de loin: écrits, sons, images, vidéos,  chats, réseaux sociaux, etc. C’est la naissance du militantisme virtuel, en parallèle et en complémentarité avec le réel. Ensuite, nous allons présenter un cas plus concret sur l’apport du numérique au mouvement syndical, en l’occurrence la relance du cinéma militant, grâce à la vulgarisation de la technologie digitale et la prolifération des blogs et des sites de partage sur Internet. Puis, nous finirons notre exposé par un constat alarmant d’une volonté des infocapitalistes, indirectement exprimée, de museler le militantisme virtuel et de contrôler le web.

         1.   Le Web comme alternative aux médias classiques:

            L’une des principales raisons de la montée des médias alternatifs, dits citoyens, et le militantisme syndical virtuel est la crise de confiance entre le public et les mass-médias traditionnels, soumis aux forces politico-financières. Au cours des trente dernières années, la presse écrite a perdu de sa crédibilité, au point que certains se demandent aujourd’hui si les médias écrits ne représentent pas un mode de communication dépassé. Il en est de même pour la télévision et parfois pour la radio. L’un des symptômes de ce recul est la baisse alarmante  de la diffusion des journaux.[1] Par contre, sur le web, chaque individu est en mesure de trouver sa place et de prendre activement part à la construction du monde virtuel, sans qu’interviennent les distinctions coutumières et particulières régissant le monde réel. La «hiérarchie sociale» semble atténuée et chacun peut participer, de manière anonyme ou non, de façon plus ou moins active, aux discussions dont les forums, les chats, les newsgroups, les blogs et tous les autres sites sont vecteurs ou outils les plus caractéristiques.[2] 

            Par simple sens de survie, les forces antisystèmes ont émis la volonté de former un phénomène sociologique qui peut compenser l'échec du journalisme traditionnel, voire officiel. Ce journalisme se fait souvent le porte-parole «naïf ou complice» de la désinformation entretenue par les puissances politico-financières, lobbies et communicants rémunérés pour manipuler l'opinion à coups de sondages et messages ciblés. Les Blogueurs, les Facebookers et maintenant les Twittos ont un rôle majeur, permettant d’allumer parfois la mèche ou de relancer le mouvement populaire, mais surtout d’informer le monde des événements quand les médias officiels sont muselés ou sont complices (le cas des révolutions arabes de 2011). Le blogueur, en effet, gêne le politique et dérange le journaliste. Mais surtout, il est presque aussi lu que les vrais journalistes. Dans ce sens, il fait concurrence au journalisme classique, qui s’agace de devoir partager la page de recherche Google avec une multitude de blogueurs qui n’ont même pas leur carte de presse. Quant aux politiques, ils prennent conscience du phénomène de révolte citoyenne qu’expriment les blogueurs, avec une liberté de ton qui brave la langue de bois.[3]

           Néanmoins, le journalisme citoyen et le militantisme virtuel n’ont pas sorti soudainement du néant. C’est toute une histoire de luttes consécutives, fondées sur une intelligence de création, une force de proposition et une volonté de la catégorie sociale majoritaire, c’est-à-dire les gens lambdas, de se recréer une raison de vivre et un espoir de victoire sur la surenchère capitaliste, défendue et vendue par les médias classiques. Dans cette catégorie, on trouve, à juste titre, les sites web de la critique sociale des médias dont nous avons parlé au début de notre exposé comme celui de l’Acrimed, l’Observatoire français des médias, Polémia ou encore AgoraVox qui plus récent. Mais pas que ça. Internet, comme on l’a expliqué, permet parfaitement le mélange des genres. Le citoyens peu être à la fois émetteur et récepteur de l’information, mais aussi militant virtuel pour des causes sociales qui le préoccupent. 

           Le militantisme syndical virtuel en France remonte à la fin des années quatre-vingt-dix. Selon l’auteur Jérémie Lefebvre, le premier site de ce genre est celui des employés de la société Ubi Soft qui ont mis en place, le 15 décembre 1998, un site internet baptisé «Ubi Free, le syndicat virtuel» (le site, gelé depuis le 31 mars 1999, est toujours en ligne. Adresse: http://membres.lycos.fr/ubifree).  Les employés ont décidé de créer ce site comme «alternative à l’absence de dialogue social au sein d’Ubi Soft» et communiquaient tous avec un pseudonyme unique «Albert».[4] Le discours syndical existant ne parvient dans ce milieu, sans dialogue, que de manière anecdotique, filtré par l’ironie potache des Guignols, et son langage rebute profondément. Quelle qu’en soit la provenance, il semble participer d’une éternelle «soupe» médiatico-politique ennuyeuse à l’excès. Cette génération cultive son incrédulité plus qu’elle ne s’informe, elle lit et regarde essentiellement les magazines décryptant les pratiques de «marketing politique». Par contre internet a, en premier lieu, favorisé la ridiculisation de la direction, parce qu’il a permis de fracasser les frontières entre la vie privée et la vie publique d’Ubi Soft, de façon incontrôlable et instantanée. Dans un second temps, Internet a permis à l’ensemble du personnel d’être informé en temps réel des réactions en interne et en externe, et d’intervenir dans le débat en toute sécurité.[5] Internet permet donc une interactivité personnelle-individuelle (informer et s’informer dans un processus de journalisme citoyen) et une interactivité professionnelle-militante (casser les frontière entre la sphère publique et la sphère privée des entreprises).

           Aussi, il est vrai que parmi les raisons qui ont permis au web de s’imposer comme un médias à part entière, voire un hypermédia alternatif aux médias classique, est l’activité du mouvement des logiciels libres qui a permis la création de sites d’hébergement gratuit des blogs, les wikis, les réseaux sociaux et surtout les sites de partage de vidéos (YouTube, Dailymotion, etc.). Ce mouvement est le vrai précurseur du militantisme virtuel, sans être radical comme Anonymous par exemple. «Les logiciels libres partent de cette intrication du logiciel, de la connaissance et du contenu: tout ce qui limite l’accès au code source des programmes va: limiter la diffusion de la connaissance ; privatiser les contenus (avec les dangers que cela peut représenter pour les individus, mais aussi les structures publiques, des universités, aux Etats) ;  et brider la créativité. Il s’agit de construire la ‘‘liberté de coopérer’’ entre les programmeurs. Un logiciel libre respecte quatre libertés: la liberté d’exécuter, la liberté d’étudier, la liberté de redistribuer et  la liberté d’améliorer (le programme et de publier ses améliorations, pour en faire profiter toute la communauté)».[6]

           Tous ces logiciels, prêts à utiliser, ont encouragé les citoyens, quelque soit leur appartenance idéologique et leur niveau d’études d’animer de nombre indéfini de sites, de nature et de fonctionnalités différentes. On peut citer par exemple les portails internet. Un portail internet est un site qui propose plusieurs services d’information publique. C’est une sorte de journalisme de service public. Parmi ces portails qui s’occupent du social et particulièrement de la critique des médias: http://homme-moderne.org/, http://menteur.com/ et http://rezo.net/ qui contient, entre autre, des archives du journal PLPL. Il y a aussi des réseaux de presse sur internet comme le Réseau Voltaire qui se réclame comme un «réseau de presse non-alignée», fondé par le journaliste français, très controversé et traité par les médias français de conspirationniste, Thierry Meyssan. Ce réseau, notamment sur son site internet, vise à «développer l’esprit critique de ses lecteurs» en privilégiant «la réflexion sur la croyance, les arguments sur les convictions». Au second trimestre 2011, Voltairrnet.org, utilisant 8 langues (allemand, anglais, arabe, français, espagnol, italien, portugais et russe), réclame une «moyenne de 1 464 475 visites par mois, provenant de 760 524 IP distinctes, et affichant 6 833 917 pages».[7]

           Le succès d’Internet a permis  la création d’information par les internautes eux-mêmes. Une création collaborative et une diffusion en P2P (peer to peer, en français «de particulier à particulier» ou «de pair à pair») qui permettent de constituer et d’entretenir un réseau d’informations que l’on peut confronter les unes aux autres et, en ouvrant très largement les sources, dont on peut vérifier la fiabilité (les blogs, sites web interactifs, sortes de journaux personnels en P2P). Un autre facteur du désenchantement pour les médias traditionnels est l’augmentation et la généralisation du haut débit ADSL. Aussi, le téléphone portable (surtout la 3ème génération 3G) est entrain de créer une nouvelle forme de communication interactive pratiquement en temps réel: flashes d’information, des nouvelles courtes en SMS et même des petites séquences vidéo. Les statistiques montrent qu’aujourd’hui une grande partie de la population, et surtout des jeunes, passe plus de temps devant son PC pour s’informer en texte ou en vidéo que devant la télévision ou à lire des journaux.[8]

           Par ailleurs, il est possible de transférer à partir de son ordinateur personnel des émissions de télévision gratuitement. Les internautes peuvent aussi créer leurs propres images et les diffuser gratuitement en P2P TV avec BitTorrent, un logiciel téléchargeable gratuitement sur le net. A la fin de l’année 2004, il revendique 45 millions d’utilisateurs dans le monde.[9] Le premier mode de communication est 1V1 (un vers un), utilisé dans les administrations. Le deuxième mode est le système pyramidal (top down, du haut en bas) des médias traditionnels. Enfin vint le TVT (tous vers tous, many to many)».[10]

manifestation-ACTA.jpg           Ce qui a encouragé l’ancrage de la radio et la télévision sur internet, c’est l’économie de la gratuité qui a enfanté une marée montante du podcasting. Avec la radio sur Internet, la radio HD, la radio numérique par satellite, une palette d’outils puissants est offerte aux internautes. La révolution du podcasting se fonde principalement sur deux tendances profondes: la prolifération des blogs, dont certains deviennent des stations de radio virtuelles. De plus en plus d’amateurs créent ainsi leur radio personnalisée sans avoir à demander à l’ART (Autorité de régulation des télécommunications) le droit d’émettre à partir d’une fréquence propriétaire. L’existence de radios portées par les habitants d’un quartier ou une association n’est pas nouvelle. Cependant, grâce à internet leur nombre a explosé. C’est ce qu’on appelle les radios communautaires ou associatives.[11]

           Quant à la télévision sur Internet, elle profite de la fracture idéologique et sociale qui s’aggrave de plus en plus entre le public et la télévision traditionnelle. Le model de la télévision classique est lié à un système de production, de distribution et de consommation. Son organisation est pyramidale: la diffusion s’effectue de «un vers tout» (1VT), avec un mode de rémunération provenant principalement de la publicité, la part du financement public étant chaque fois plus marginale. Ce qui revient à envoyer des audiences vers des annonceurs plutôt que des contenus vers des audiences. Ce model très commerciale, pour ne pas dire sauvagement capitaliste avec les contraintes de l’audimat, est progressivement brisé par celui du «anytime, anywhere, any support (n’importe quand, n’importe où, n’importe quel support)».[12] Il faut dire que Dailymotion et YouTube ont facilité la tâche aux internautes. N’importe qui peut gérer directement sa propre chaîne sur l’un de ces deux sites de partage.  En outre, on peut ouvrir directement un site ou un blog comme support télévisuel. En France, AgoraVox TV fraie son bon chemin comme c’est le cas aussi d’Arrêt Sur Images et TV Net Citoyenne (qui couvre souvent de très prêt les activités syndicales comme les marches et les grèves). Les trois chaînes sont toutes spécialisées dans la critique sociale, notamment celle concernant les médias classiques auxquels se posent comme des véritables alternatives. Sur ce point le meilleur exemple est Arrêt Sur Images qui à l’origine une émission sur France 5 du journaliste Daniel Schneidermann avant qu’elle ne soit arrêtée en 2007. Cette émission de critique des médias dont nous avons parlé au début de cet exposé a été supprimée par décision de la direction de la chaîne publique ! Schneidermann (très inspiré par les travaux de Bourdieu) prend alors la décision de continuer son travail critique des médias (traditionnels et nouveaux) sur le web à partir de septembre 2007. Ce projet ambitieux a été finalisé en 2008.  «La campagne d’abonnement sur Internet lancée à cette occasion a rencontré un franc succès en dépit d’un silence quasi-complet des médias classiques».[13] Actuellement, @rrêt Sur Images TV émis sur le site (www.arretsurimages.tv), et en clair chaque jour de 20h à 21h, avec des débats et des chroniques, ainsi que des émissions comme D@ns le texte et @ux Sources.

           Toutes ces potentialités médiatiques font d’internet, selon l’auteur Joël de Rosnay, un cinquième pourvoir. C’est l’incarnation des «médias des masses» après «l’échec» des mass-médias. Rosnay pense que ce cinquième pouvoir qui se forme, «à la différence des quatre autres, qui sont tous descendants, celui-ci laisse la place à de nouveaux enjeux et menace les détenteurs de pouvoirs ‘‘classiques’’. C’est une nouvelle ‘‘force civique citoyenne’’, comme l’appelle Ignacio Ramonet».[14] Joël de Rosnay, lui, fait carrément un raccourci entre le journalisme citoyen et le prolétariat dans son livre «La révolte du pronétariat». Et c’est vrai que les syndicats français profitent de cette technologie au maximum grâce à des sites officiels interactif ainsi qu’une présence forte sur les réseaux sociaux et les sites de partage de vidéos dans le but de profiter de «la culture du buzz».

    2.   La relance du cinéma militant:

            Language de contre idéologie, le cinéma militant s’imagine pour autant parler d’un lieu pur, digne, innocent. Sa grande cause est la prise du pouvoir par le prolétariat. Le film militant fleurit en Europe durant les années 70 comme un moyen de lutte contre le discours du pouvoir, défini par Roland Barthes comme «tout discours qui engendre la faute et, partant, la culpabilité de celui qui le reçoit».[15] Le cinéma militant est fondé sur la force du documentaire sociale. Une longue lignée de cinéastes restera sensible à la dimension historique des documents Lumière, à ces jeux d’ombres capables de dévoiler des inégalités sociales et de révéler la misère sociale.  Les premières images jamais filmées d’ouvriers de Montplaisir sortants des usines Lumière, nous informaient alors autant sur l’avènement du cinématographe que sur la condition ouvrière à Lyon à la fin du XIXe siècle. Au moment de la crise économique des années 1930, les misères sociales que cette même crise développe en Amérique entrainent le photographe Paul Strand à fonder le groupe new-yorkais Frontier Film dont les documentaires dénonceront, avec l’efficacité rhétorique du montage, la brutalité répressive d’un patronat aux abois. Ces mêmes année 1930 voient se mettre en place, partout où les parties de gauche (notamment communistes) sont puissants (Allemagne, France, Etats-Unis, … etc.), des réseaux de production et de diffusion de films de contre-propagande, ancêtres directs des films militants des années 1970.[16]

           Avec les évènements de mai 1968, un nouveau cinéma militant plus offensif est né en France. C’est  au sein des conflits sociaux, que commence à s’épanouir un cinéma militant d’offensive politique. Quelques cinéastes professionnels mettent au service des comités ouvriers leur technicité et leur savoir cinématographique. Avec des équipes réduites, un matériel très léger, ils analysent les sources d’une situation conflictuelle, l’organisation et le déroulement d’une grève. Ce cinéma va privilégier deux thèmes: les tares sociologiques du monde du travail, et la grève comme crise paroxystique des relations professionnelles. Souvent, les cinéastes eux-mêmes participent à la grève. L’un des films les plus influents de ce genre est réalisé en 1971, en Italie par Ugo Gregoretti. C’est le film «Grève et occupation d’Apollon», autour d’un conflit qui opposa durant onze mois les travailleurs d’une imprimerie à son propriétaire.[17]

           Mais, avec le manque de moyens financiers et techniques, dans une société de spectacle et de consommation qui atteint son paroxysme durant la fin des années 1980 et les années 1990, le cinéma militant n’a pas fait mieux que de survivre. Dans la perspective de l’industrie culturelle, l’industrie cinématographique «à la hollywoodienne» chapeaute la production et la diffusion du cinéma en France et en Europe en général. Comme toute institution capitaliste, elle ne s’intéresse qu’à augmenter son chiffre d’affaire. Le film-documentaire militant est méprisé et censuré jusqu’à sa délivrance au début des années 2000. Avec la généralisation d’internet (notamment les sites de partage de vidéos, les sites dédiés au cinéma amateur et militant, etc.), la vulgarisation de la technologie digitale (caméscopes et appareils photo numériques, cartes mémoires,  etc.) et l’explosion de l’industrie du disque (CD et DVD), le cinéma militant français renait, graduellement, de ses cendres. Des petites coopératives de production, très actives sur internet, sont nées et produisent des films de très bonne qualité, loin des holdings télévisuels et cinématographiques.    

           Le journal l’Humanité nous présente l’une de ces coopératives audiovisuelles: La société coopérative et participative «les Mutins de Pangée». Cinq jeunes gens se partagent les tâches (reportages, gestion du réseau de distribution et de la conception cinématographique, etc.). Leur force est la solidarité, leurs reportages étant montés grâce à la souscription à l’achat. Vivant au rythme de rencontres et des mouvements sociaux, les Mutins de Pangée «sortent autant que possible du moule imposé par le monde de l’audiovisuel. Leur revendication est l’utilisation d’un cinéma d’intervention sociale, en tournant des documentaires ancrés dans l’instant présent. Quand TF1, France 2 et France 3, comme l’ensemble des sociétés de productions, imposent la télé poubelle, la surproduction de l’information en temps réelle, leur riposte de construction cinématographique est de donner une vraie dimension sociale au reportage». Ces professionnels de l’artisanat ont couvert, durant la réforme des retraites, la lutte des salariés, en grève, de la raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne). Tous les jours, «entre occupation et revendications, les mutins filmaient la réalité que les médias taisaient. Durant la grève, nuit et jour, les mutins ont pu faire profiter des milliers d’internautes et de concitoyens de ces moments de lutte inédits, en diffusant quotidiennement, à chaud, des séquences de dix minutes sur leur site».[18] L’adresse du site est: (http://www.lesmutins.org/).


          En plus des coopératives, on trouve des sites internet intermédiaires et de promotion du cinéma militant, sans être forcément impliqués dans la production. On se contente de donner l’exemple du blog «Cinéma militant, luttes sociales et autre» (http://cinemamilitant.hautetfort.com/archives/). Le but de ce blog est de «faire connaître des films et des documentaires traitant de luttes sociales passées ou présentes, ou qui soulèvent des enjeux sociaux ou sociétaux importants. Ces films et documentaires sont classés par thèmes afin d'en faciliter l'accès aux visiteurs (ne pas les noyer dans la quantité) et aussi pour les insérer dans leur contexte historique et/ou idéologique».[19] Aussi, des liens sont fournis pour pouvoir voir les films en streaming ou alors les télécharger gratuitement à l'aide de logiciels libres et communs.

            A ce niveau, nous donnons l’exemple de trois films: «Les Conti gonflés à bloc» de Philippe Clatot, «Grandpuits et petites victoires» d’Olivier Azam et «Les nouveaux chiens de garde» de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat.

           «Les Conti gonflés à bloc» a le grand prix 2012 du Festival Filmer le travail de Poitiers. Ce film-documentaire retrace le conflit social suite à la fermeture de l’usine Continental de Clairoix en 2009. «Commencée le 11 mars 2009, la lutte des travailleurs accueillait 2 jours plus tard la caméra de Philippe Clatot, qui se fit un devoir de filmer l’ensemble du mouvement social jusqu’à son terme. 90 heures de rush plus tard, il s’attelait au montage de ce film à l’économie également militante».[20] Quant au film «Grandpuits et petites victoires» d’Olivier Azam, il a été réalisé pour raconter l’histoire de la grande grève contre la réforme des retraites en octobre 2010. Ce film a été possible «grâce à l’économie solidaire et sociale: la souscription DVD, la coopération et le volontariat».[21] Enfin, le film «Les nouveaux chiens de garde» traite les sujets d’«indépendance, objectivité et pluralisme» des médias. Ce film «nous apprendra comment la rédaction de TF1 protège les intérêts de son employeur, le groupe Bouygues; on découvrira comment les mandarins du journalisme se vendent, avec quel tarifs; on appréciera les prestations des experts en expertise qui papotent partout et s’égarent souvent: pathétiques gardiens de l’ordre économique et social, qui, de Michel Godet à Élie Cohen en passant par Alain Minc, tournent en boucle entre les entreprises et les plateaux de télé sans cesser de marmonner la même antienne libérale depuis plus de vingt ans».[22] Malgré le black-out médiatique, ce film, inspiré du livre de Serge Halimi qui porte le même titre, rencontre un franc succès dans les salles de cinéma depuis janvier 2012.

    3.  Hadopi et Acta pour museler le militantisme numérique:

            L’exploitation par des citoyens du web et d’internet en général comme moyens médiatiques antisystèmes médiatico-politique et économique qui gèrent les sociétés occidentales, dérange les infocapitalistes et les lobbies politiques. Ces derniers veulent mettre leur mainmise sur internet coûte que coûte. Plusieurs signes ne trompent pas. Entre la fin 2011 et ce début d'année 2012, plusieurs signaux ont annoncé le glas de la liberté d'expression du citoyen, si elle n'était pas «adossée» à des lobbies ou des capitaux. Récemment, lepost.fr a fermé pour laisser la place au Huffington Post: Le post était la dernière plateforme participative (hormis AgoraVox) qui était offerte au citoyen pour s'exprimer librement, sous réserve que ce ne soit pas de l'injure ou de la (vraie) diffamation: Coup de gueule, opinion, pamphlet, buzz, etc. Ensuite, France Télévisions a supprimé purement et simplement sa plateforme de blogs. Quand on rapproche ces événements des projets de «régulation d’internet» (comme Hadopi et Acta) on «perçoit clairement un vent de censure qui souffle sur la planète, une volonté insidieuse de restreindre la liberté d’expression sur le web».[23]

ACTA.jpg           Hadopi est un acronyme qui désigne la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet. Une autorité administrative mise en place par la loi n°2009-669 du 12 juin 2009, favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet. La première loi communément appelée «Hadopi» a été censurée une première fois par le Conseil constitutionnel qui, le 10 juin 2009, refuse tout pouvoir de sanction à Hadopi. Le gouvernement a rapidement proposé un nouveau texte, surnommé «Hadopi 2». Cette fois-ci le Conseil constitutionnel a validé la quasi-totalité du texte. Le 22 octobre 2009, Nicolas Sarkozy jubilait dans un communiqué de presse: «Le Président de la République se réjouit de la prochaine entrée en vigueur de la loi relative à la protection pénale de la propriété littéraire et artistique sur internet, après la décision du Conseil Constitutionnel qui en valide le contenu».[24]

            Au niveau européen on veut imposer l’Anti Conterfeinting Trade Agreement ou l’Acta. Acta est un traité commercial négocié secrètement entre plusieurs pays, permettant par la même d’exclure toute forme de débat public lors de son élaboration. Il a été signé début octobre 2011 par huit Etats et débattu au Parlement Européen, sans consultation aucune auprès de la société civile. Ce projet a pour but premier de faire respecter les droits de la propriété intellectuelle, et sa mise en place est «marquée tant par son opacité que par la hâte que mettent ses partisans à le faire passer avant que les citoyens ne puissent se saisir du débat. ACTA permet, entre autres, d’obliger les fournisseurs d’accès internet à fournir aux ayants droit des informations à caractère personnel sur des usagers suspectés de piratage».[25]

            La diversité de la libre diffusion du savoir a permis avant tout aux gens de réfléchir un peu plus par eux même, entre eux même et pour eux même. C'est ce point que des gouvernements «ont en horreur», la liberté augmente via la sphère internet et dans les derniers recours Hadopi et Acta surgissent, à coup de millions d'euros, pour «contrer les voyous» et «karsheriser les aficionados du Peer to Peer».[26] Or tous les activistes du web proposent une solution plus juste et plus applicable: La licence globale. Il s’agirait d’un supplément à payer en plus de son abonnement Internet, dont les fruits seraient reversés aux artistes, auteurs-compositeurs et producteurs.[27]

 

Conclusion:

            Les luttes sociales en France, menées par les syndicats les plus influents, sont souvent un bon échantillon pour une étude critique des médias. Ces derniers prennent une posture de moralisateurs et de défenseurs de l’ordre socio-économique et politique établi. D’abord ce rôle que jouent les médias est dû à une sorte de pensée unique imposée par les info-capitalistes qui détiennent les médias mais aussi la quasi-totalité de la production et de l’industrie française. En plus, les propriétaires des géants médiatiques sont tous impliqué dans des minis-lobbies politiques. Ce qui fait que les journalistes ont quasiment perdu leur liberté d’expression, soumise aux choix éditoriaux et aux intérêts de leurs employeurs. Ces liaisons étroites entre l’argent des capitalistes, les hommes politiques et la gestion des médias ont instauré une attitude préconçue, voire une culture, de traitement médiatique anti-mouvement syndical et hostile aux mouvements de lutte sociale.

            Comme on l’a vu durant Mai 1968, le Plan Juppé 1995 ou encore en 2010 lors des grandes manifestations et grèves répétées contre la réforme des retraites, la presse et les différents supports médiatiques classiques n’hésitent pas à diaboliser les grévistes et les manifestants. Les journalistes concentrent leurs efforts sur la démonstration de la violence des syndicalistes, les pertes économiques, les préjudices contre les citoyens ordinaires et enfin la vanité du mouvement de contestation, selon eux, comparé à la nécessité et à la bienfaisance d’une quelconque réforme. Avec l’avènement du web et la démocratisation d’Internet qui s’est généralisée au début des années 2000, la donne du traitement médiatique des luttes sociale a changé. Le nouveau support que représente Internet a permis la remontée d’une certaine élite anticapitaliste. Animant des blogs et des sites critiques, dotés d’écrits, d’images, de sons et de vidéos, les citoyens-journalistes ont pris leur liberté dans la quête de la recherche et de la diffusion d’informations libres de l’emprise de l’argent et de la politique. Aussi, très particulièrement, le cinéma militant s’est retrouvé une nouvelle vie grâce au numérique et le partage sur internet, autrement dit la culture du buzz. Le buzz est, d’ailleurs, une arme que les médias classiques n’ont pas et commence à ce l’approprier d’internet.        

           Les journalistes-citoyens et les militants virtuels ont pris leur destin en main grâce aux potentialités d’internet. Ils informent et couvrent les luttes sociales comme ils veulent, sans se soucier de l’orientation imposée par un Capital qu’ils n’ont pas. C’est, en grande partie, pour ça que les gouvernements veulent museler le web avec des lois comme Hadopi et Acta.  


[1] Joël de Rosnay, Op.cit. P 17.

[2] Ibid. PP 113-114.

[3] Kali, Liberté du web menacée: C’est pire que vous n’imaginez, le 25 janvier 2012, http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/liberte-du-web-menacee-c-est-pire-108710. Consulté: le 15/04/2012, 18h30.

[4] Joël de Rosnay, Op.cit. PP 146-147.

[5] Ibid. P 150.

[6] Hervé Le Crosnier, Leçons d’émancipation: l’exemple du mouvement des logiciels libres, le 3 août 2009. http://www.acrimed.org/article3160.html. Consulté: le 15/04/2012, 18h30.

[7] Voltaire.org, http://www.voltairenet.org/A-propos-du-Reseau-Voltaire. Consulté: le 29/04/2012, 20h00.

[8] Joël de Rosnay, Op.cit. PP 24-27.

[9] Ibid. P 54.

[10] Ibid. P 70.

[11] Ibid. 78-80.

[12] Ibid. P 82.

[13] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/Arr%C3%AAt_sur_images Consulté: le 21/04/2012, 15h00.

[14] Joël de Rosnay, Op.cit. P 41.

[15] Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses (Masses, télévision et cinéma), Galilée, Paris, 2000. P 183.

[16] Ibid. PP 184-185.

[17] Ibid. PP 188-189.

[18]Humanité.fr, Des images pour magnifier les luttes sociales, le 19 mai 2011,  http://www.humanite.fr/18_05_2011-des-images-pour-magnifier-les-luttes-sociales-472452. Consulté: le 24/04/2012, 20h30.

[19]Cinéma-militant,  http://cinemamilitant.hautetfort.com/about.html. Consulté: le 24/04/2012, 20h30.

[20] Delphine,  Les Contis gonflés à bloc, le 9 février 2012,  http://cinemadocumentaire.wordpress.com/2012/02/09/les-contis-gonfles-a-bloc-philippe-clatot/. Consulté: le 24/04/2012, 20h30.

[21] Les mutins.org, http://www.lesmutins.org/grandpuits/spip.php?rubrique37. Consulté: le 24/04/2012, 20h30.

[22] Acrimed, Les Nouveaux Chiens de garde font leur cinéma, le 11 janvier 2012, http://www.acrimed.org/article3747.html. Consulté: le 24/04/2012, 20h30.

[23] Kali, Liberté du web menacée: C’est pire que vous n’imaginez, le 25 janvier 2012, http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/liberte-du-web-menacee-c-est-pire-108710. Consulté: le 28/04/2012, 09h30.    

[24] Frédéric Lordon, le 5 novembre 2009, http://www.acrimed.org/article3247.html. Consulté: le 20/04/2012, 19h00.

[25] Inside Electronic Pipo, ACTA: Pourquoi il faut aller manifester samedi, le 10 février 2012, http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/acta-pourquoi-il-faut-aller-109989. Consulté: le 28/04/2012, 09h00.

[26] MooX, Hadopi, simple volet d’un cancer culturel, le 26 janvier 2012, http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/hadopi-simple-volet-d-un-cancer-108786.  Consulté: le 28/04/2012, 09h00.

[27] Marie-Anne Boutoleau, Hadopi : quel joli nom pour une loi absurde et liberticide, le 23 mars 2009. http://www.acrimed.org/article3104.html. Consulté: le 28/04/2012, 09h30.

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Les médias français et les luttes syndicales: un cas de critique sociale -2/3-

21 Octobre 2012 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Dossier

Chapitre II : Les médias classiques et les luttes sociales majeures en France

Par Samir GHEZLAOUI

            Dans ce deuxième chapitre, nous présenterons le traitement médiatique détaillé des luttes sociales les plus marquantes en France et nous décortiquerons l’attitude générale de positionnement, tenue par les journalistes des médias classiques par rapport au  rôle des acteurs syndicaux et la légitimité de chacune de ses luttes: Mai 1968, et les mouvements de contestation contre le Plan Juppé 1995, la réforme des retraites 2003, le CPE 2006 et aussi contre la réforme des retraites de 2010.

     1.   Mai 1968:

          Les événements de mai 1968 marquent une étape importante, non seulement pas dans le mouvement syndical, mais aussi de l’histoire de la Vème République française. La série de grèves et de manifestations ont secoué le gouvernement français et obligé le Général De Gaule à démissionner, quelques mois plus tard, de la présidence de la République. Tout est lancé par un mouvement étudiant d’occupation de l’université de La Sorbonne et de la faculté de Nanterre pour contester contre le régime gaullien, le conservatisme et le capitalisme. Puis les choses se sont précipitées avec l’implication du mouvement syndical-ouvrier qui a organisé conjointement avec les étudiants, pendant des semaines, plusieurs manifestations et des grèves générales qui ont paralysé toute la France. On peut lire sur le manifeste du comité estudiantin d’action, Censier, un appel des étudiants pour l’unification de toutes les forces militantes françaises contre l’ordre sociopolitique de l’époque: «que les étudiants cessent d’être des privilégiés de la culture et de futurs exploiteurs, en rendant immédiatement à la société, sous forme d’encadrement, ce que la société leur a donné à titre de privilège individuel. Supprimons-nous: devenons des travailleurs pour que tous les travailleurs deviennent des privilégiés, (des ayants droit au choix de leur propre destin)».[1]

MAI-68.jpg            Comme on l’a expliqué antérieurement, les théoriciens et les penseurs de la critique sociale prédisent que toute volonté de changement ne peut être exprimée que par l’unification de toutes les tendances syndicales, ce qui s’est réellement passé en mai 68 au grand bonheur de ces anticapitalistes et au malheur des «chiens de garde». Le traitement médiatique de cette vraie révolte populaire a connu, en cette époque, un certain équilibre grâce à quelques plumes militantes.

           Sans trop attendre, Le nouvel Observateur appuie la contestation en marche, et fait paraitre le 29 mai, un entretien de Jean Paul Sartre avec Daniel Cohn-Bendit, intitulé: «L’imagination au pouvoir». L’Humanité, méfiante à l’égard d’un mouvement étudiant que les communistes ne contrôlent pas, elle dénonce, par la plume de Georges Marchais, dans article paru le 3 mai, «les faux révolutionnaires à démasquer». Mais rapidement, elle efface ses réserves dès lors que la crise sociale succède à la crise universitaire. A vrai dire, peu de journaux soutiennent ouvertement le gouvernement, à part Le parisien-libéré, France-Soir ou Le Figaro. Le Monde, depuis longtemps critique à l’égard du président De Gaulle, se prononce pour son départ. Il a même tenté d’être une sorte de porte-parole des syndicats pour convaincre le reste des médias de soutenir ce mouvement. On pouvait lire sur ses colonnes par exemple: «La CGT, la CFDT et la FEN appellent à une grève générale. (…) Les journalistes vont-ils la suivre ?». Le plus remarquable durant ce mouvement, c’est que même les employés des imprimeries ont tenté d’imposer un droit de regard sur le contenu des informations publiées. A plusieurs reprises, ils refusent d’imprimer tel ou tel titre, ou telle ou telle nouvelle, imposent l’insertion d’un communiqué, ou contraignant le quotidien à paraitre avec des blancs, voire des caches sur certaines photographies jugées dévalorisantes pour les grévistes. Les communiqués et les tracts s’en prenaient  particulièrement à la censure qu’exerçait la télévision sur les mouvements de grèves et les manifestations, en adoptant des slogans comme «La police vous parle tous les soirs à 20h» ou encore «libérez l’ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française». La télévision, ne pouvant plus ignorer ce qui se passait, finit par abdiquer, tout de même en taisant complètement les motifs de la révolte et en se concentrant sur la démonstration de ses conséquences négatives. Malgré cette partialité, 31 journalistes de la télévision et 23 de la radio sont licenciés, juste après la fin des évènements.[2]

           Il faut dire que durant la révolte de mai 1968, le mouvement syndical a bénéficié du soutien de la majorité de la presse écrite (sauf celle dite de droite) et obligé la radio et la télévision, même si d’une manière très défavorable, à couvrir ses activités. Mais voilà que plus de 40 ans après, les médias expriment une certaine réserve sur ces événements, certainement par peur de faire l’éloge d’une révolte qui a secoué violemment l’ordre sociopolitique et capitaliste de la France. 

           En tout cas s’est ce qu’affirme le site de l’Acrimed en 2008: «Répartie sur trois mois, la commémoration de Mai 68 s’est répandue dans tous les médias. Un raz-de-marée éditorial qu’il est quasiment impossible de restituer, mais dont il n’est pas inutile de se demander ce qu’il a laissé après son passage». On analyse, pour illustration, le cas de la radio RTL (Radio Télévision Luxembourg du groupe multinational Bertelsmann). Parce que RTL est la première station de radio par son audience et qu’elle se targue d’avoir été, il y a 40 ans, au cœur des évènements: «RTL célèbre le quarantième anniversaire des “évènements” qui ont transformé la société française». Les festivités ont débuté dès le 1er mars 2008 avec l’émission «Le journal inattendu» de Laurence Ferrari. Le titre de l’émission annonçait: «Le journal inattendu refait mai 68». Non pas «faire à nouveau», ni même «rejouer» ou «revivre», mais «refaire comme on refait une toiture: une entreprise de réfection». Du 1er mars au 26 mai, le thème Mai 68 a été abordé plus de trente fois, sur RTL matin, sur RTL soir, en compagnie des chroniqueurs attitrés et d’illustres invités, au travers de livres, BD, CD et DVD, question d’avertir qu’il ne reste de cette révolte que des affaires commerciales et non pas des valeurs militantes.[3]

 2.  Plan Juppé 1995:

           Le plan d’Alain Juppé, alors premier ministre, a été annoncé en novembre 1995 dans le but de réformer les retraites, la sécurité sociale et la fonction publique. Telle une traînée de poudre, les manifestations et les grèves se suivent et se radicalisent jusqu’au retrait du désormais ironie du sort, Plan Juppé. Dans ce mouvement, les étudiants ont joué également leur rôle en soutenant les manifestations et en respectant les appels aux grèves générales. Et comme d’habitude, les médias ont fait l’éloge de cet ensemble de réformes contre l’avis de l’opinion publique. Le soutient de ce mouvement par le peuple français est largement exprimé par le nombre impressionnant des participants aux différentes activités de contestation que les médias ont résumé par la grève des transports publiques, seule manière de discréditer les syndicats.   JUPPe.jpg

           Entre novembre et décembre 1995, «tout s’exprima à la fois: le soutien au pouvoir, l’arrogance de l’argent, le mépris du peuple, le pilonnage d’une pensée au service des possédants. Un grand sursaut populaire a aussi ceci d’utile: il révèle simultanément la puissance du conditionnement idéologique que les médias nous infligent et la possibilité d’y faire échec. La clameur quasiment unanime de nos grands éditorialistes (ils attendaient impatiemment la privatisation de France Télécom, déjà précédée par une campagne publicitaire qui a rapporté plus de 200 millions de francs à l’ensemble des médias) n’a en effet pas empêché des centaines de milliers de salariés de se mettre en grève, des millions de citoyens de manifester, une majorité de Français de les soutenir».[4]

           Parmi les paradoxes qu’on trouve chez les médias français, c’est que la pluralité des voix et des titres n’induit nullement le pluralisme des commentaires. Selon, Serge Halimi, les médias ont joué, durant toute la durée du mouvement social contre le Plan Juppé, une pièce (théâtrale) en (5) actes:[5] D’abord, celui de l’exposition (acte 1), permettra à la quasi-totalité des quotidiens, hebdomadaires, stations de radio et chaînes de télévisions de se présenter et d’exprimer leur admiration pour le Plan Juppé. La réaction initiale, hostile, des salariés et de l’opinion conduit assez vite les éditorialistes à recommander au premier ministre de tenir bon (acte 2) et, en échange, l’assurent de l’admiration de la profession pour son «courage». Puis la poursuite du mouvement et sa popularité intacte incitent les mêmes commentateurs à se demander «si les Français ne seraient pas, contrairement au marché, congénitalement incapable de comprendre la réalité». Le thème de l’«irrationalité» (acte 3) permettra d’expliquer qu’«en dépit des attentes -et des efforts déployés en ce sens-, les difficultés quotidiennes nées de la grève n’aient pas déclenché une réaction collective favorisant les desseins gouvernementaux et patronaux». Le combat antisyndical demeurant sans effet, le journalisme de marché force l’allure et dénonce (acte 4) les «corporatismes» et les preneurs d’«otage». Mais l’irrationalité latine s’installe malgré tout; «il faut alors se résoudre à donner la parole aux acteurs du mouvement social. C’est le pâté d’alouette que les médias servent pendant l’acte (5)». «Cette pièce comporte également un épilogue, triste naturellement, puisque le gouvernement a dû reculer», a synthétisé Halimi

           Pour mater les grévistes avec le concours de l’opinion, il fallait que le mouvement social dressât contre lui la majorité des Français. Sur France Info, à TF1 et ailleurs, des journalistes se mirent à l’ouvrage, faisant chaque heure, chaque soir, l’inventaire aussi laborieux que répétitif des «kilomètres de bouchon», des «usagers à bout», des «feux du désespoir sur le périphérique», des «entreprises au bord de l’asphyxie», des «embauches qu’on ne va pas faire».[6]   

            3.  La Réforme des retraites 2003:

           Nous désignons par la réforme des retraites la loi Fillon du 21 août 2003 sur les retraites. Le 10 juin 2003, jour de grèves et de manifestations contre cette loi, Ouest France publie un éditorial de Jean-Yves Boulic qui, sous le titre «Quand l’enjeu devient politique», soutient le gouvernement contre les syndicats et s’en prend notamment à Bernard Thibaut, SG de la CGT. Il s’attaque même à l’opinion publique qui soutenait ce mouvement. Il écrit, alors en posture de moralisateur: «Mais cette ‘‘opinion’’, soi-disant testée par de soi-disant sondages, est forcément troublée, hésitante, comme toujours quand il s’agit d’un problème complexe à appréhender, doublé d’un effort à fournir» et se permet d’ajouter: «Va-t-on, par lâcheté, laisser aux extrêmes le soin de dicter au pays les solutions les plus déraisonnables ?».[7] Les syndicats ont profité de la manifestation du 19 juin, à Rennes, pour répondre à cet éditorial provocateur. Ensemble, la CGT, la CGC, la CFDT et la SNJ d’Ouest-France diffusent un tract titré «Ni extrémistes, ni collabos!».[8]

           Déjà au début de l’année 2003, les médias préparait l’opinion à cette réforme. En mois de janvier, les salariés d’EDF-GDF refusent de subir la remise en cause de leur système de retraite. Le Monde, du 17 janvier 2003, commente et déplore: «Quand toute évocation d’un changement -quel que soit son contenu- est susceptible de mettre le feu aux poudres, l’aventure réformatrice devient très risquée pour ceux qui en sont chargés» et le quotidien s’inquiétait: «l’émergence d’une posture aussi radicale pourrait bien constituer (…) les prémices d’un mouvement social qui contraindrait les syndicats à entrer dans la surenchère». Toutes les manifestations qui devaient suivre seraient donc à mettre sur le compte de la surenchère. Quelques jours plus tard, le 1er février 2003, François Fillon annonce que la réforme des retraites est déjà bouclée, tandis que la presse observe avec «condescendance» les manifestations du même jour.[9] Anesthésiée, elle se réjouit ou roupille. On se mit d’accord sur sa «nécessité», il ne reste donc que de «se concerter sur ses modalités d’application». La plupart des médias en était convaincue. Le Monde, toujours, titrait le 13 mars «Retraites: les Français prêts à travailler plus longtemps». C’est ce que Le Monde confirme, un mois plus tard, 20 avril 2003, dans l’éditorial «Négocier les retraites». Le 3 avril, 13 et 25 mai, 3, 10 et 19 juin: les grèves et manifestations se succèdent sans désarmer les zélateurs de «la réforme». Parmi eux, Jean-Marc Sylvestre, qui le 21 mai tente de rassurer le gouvernement. Alors que les journalistes de Radio France sont en grève, le «journaliste-éditorialiste-commentateur, pigiste de luxe sur TF1 et LCI», livrait sur France Inter son interprétation tout à fait personnelle de la situation économique et sociale de la France: «il n y a pas de grosse inquiétude dans la société française (…) Il y a bien quelques mécontentements, liés à la perte de certains avantages (…) mais la grande majorité des Français ressent bien que ces réformes sont nécessaires, notamment celles des retraites, donc ils acceptent».[10]

           Donc dès les premiers moments, les médias sont unanimes sur la nécessité de cette réforme mais ils donnaient l’impression qu’il fallait discuter sérieusement sur les modalités de son application. Dans le Figaro du 3 février, François Fillon commence prudemment: «Nous ne feront pas semblant de les écouter (les syndicats) et nous cherchons sincèrement à aller aussi loin que possible dans le rapprochement des points de vue». Mais tout de suite, à partir du lendemain, il change de discours pour affirmer qu’il n y aura pas de négociations, soutenu par la quasi-totalité des éditos de la presse nationale et régionale, qui en plus s’attaquer à l’unité des syndicats.[11]

   4.  Le CPE en 2006:

           Au début de 2006, le Parlement adopte la nouvelle réforme Contrat Première Embauche (CPE) sans susciter aucune émotion particulière. Mais le climat commence à changer après les manifestations du 7 mars 2006. On peut constater alors, dans la presse écrite quotidienne nationale, qu’il s’agisse du contenu de la réforme ou de la légitimité de la mobilisation, une indéniable diversité éditoriale: Le Figaro campe solidement à droite, Le Monde tient la corde au centre-gauche, Libération donne l’impression d’épouser la cause de la jeunesse mobilisée que l’Humanité soutient ouvertement. Avec toutes les apparences d’une information équilibrée et pluraliste, mais qui, l’Humanité exceptée, dissimule un profond consensus. En effet, apparemment divisés sur la nécessité de cette réforme, les commentateurs entonnent d’une même voix l’hymne en faveur de la flexibilité. Une fois encore, les revendications (et donc les actions) légitimes sont contenues dans une enceinte très étroite et placées sous surveillance. Alain Duhamel s’en charge dès le 8 mars sur RTL et sur Nice Matin du 11 mars, en défendant les «bons résultats de la flexibilité».[12]

           Dans le même but, le 9 mars, Alain Genestar, dans l’éditorial de Paris-Match, interprète, «mais grosse caisse ironique à l’appui», la même partition pour inciter une jeunesse, supposée «exposée», à s’insurger contre une France de vieux, supposée «protégée»: «Allez les jeunes ! Le pays est derrière vous. Il compte sur vous pour que rien ne change et que vos aînés, vos chers parents, oncles et tantes, continuent de bénéficier d’un système à bout de souffle, en faillite, qui freine la croissance, rétrécit le marché du travail et creuse les déficits. Des milliards d’euros de dette. Et c’est vous qui paierez la note. Allez les jeunes !».[13]

           Dans le même sens, avec un style un peu différent, Eric Le Boucher (Le Monde du 19 mars 2006) défend «la réforme» dans une chronique intitulée «La possibilité des réformes»: «Voilà le comble: les étudiants et les jeunes qui sont les exclus du monde du travail (ils sont les ‘‘out’’ des économistes) vont défiler avec les syndicats des ‘‘in’’, ceux de la fonction publique et de l’emploi à vie, qui bloquent toute évolution au nom d’une pseudo-résistance contre l’ultralibéralisme et la précarité. Les victimes et les responsables de concert: la France sociale est en plein confusion !».[14]  

           La plupart des éditorialistes de la presse quotidienne régionale ont défendu le même discours. Le vrai pluralisme est encore une fois absent durant cette occasion de luttes sociales.  Tous les éditorialistes et chroniqueurs ne jurent que par le destin imposé des «réformes».

      5.  La Réforme des retraites 2010:

            La Réforme des retraites de 2010 désigne la loi proposée par l’ancien ministre du travail, Eric Woerth, essentiellement pour repousser l’âge légal de la retraite de deux ans (de 60 à 62 ans).

Malgré un mouvement social très important de contestation, ladite loi a été promulguée, répondant ainsi aux aspirations de la quasi-totalité des médias qui ont soutenu encore une fois le concept de la «réforme».RETRAITE-2010.JPG

           Dès le début de la mobilisation syndicale en juin 2010, les journalistes, commentateurs et chroniqueurs, ont pris comme cible le mouvement syndical, à leurs yeux inutile et contre l’intérêt général de la France. C’était la devise principale des journalistes, dits de gauche, comme ceux comptés pour la droite. La preuve, le bal antisyndical a été ouvert par un certain Jean-Michel Aphatie (un ancien militant encarté du Parti Socialiste) sur le plateau du «Grand Journal» de Canal Plus (chaîne dite de gauche), le 24 juin 2010. Le site Acrimed.org rapporte ce qui suit: «Aphatie revient sur la journée de manifestation: ‘‘Deux millions de personnes pour manifester contre les retraites c’est beaucoup, les syndicats sont contents et ça ne sert à rien. Parce que l’objectif des syndicats, c’est d’obtenir le retrait du texte. Y a beaucoup de choses qui servent à rien, hein. Ben, ça, ça sert à rien’’. Michel Denisot, sourire aux lèvres: ‘‘Rien ?’’. Aphatie confirme: ‘‘À rien’’».[15] Apathie a en effet prédit le fait que le mouvement syndical de contestation ne servait à rien puisque quelques mois plus tard, en novembre 2010, le texte a été promulgué, mais en grande partie grâce au soutient médiatique incontestable au gouvernement. 

            Parce qu’eux le pensent sans doute, les médias ont décidé que la réforme était «urgente, unique et inévitable» et avaient affirmé que le peuple français était «résigné» à accepter le texte, annoncé officiellement le 16 juin. Une semaine avant la journée de grèves et de manifestations du 24 juin, les grands médias étaient focalisés sur «le drame national imposé à la France par son équipe de football» (l’élimination de la Coupe du monde en Afrique du Sud et tous les problèmes internes en équipe de France qui l’ont suivie). Néanmoins, certains comme France Info, reprennent l’arme des sondages, toujours la manière très médiatique. La radio publique commente un sondage, le 22 juin: «En ‘‘colère’’, mais surtout “désabusés”. S’ils sont très majoritairement hostiles à la réforme des retraites comme à la politique du gouvernement, les personnes interrogées ne semblent pas prêtes pour le ‘‘grand soir’’: le soutien au mouvement social de jeudi 24 juin est assez faible puisque (…) 64% des Français le jugent “justifié”».[16]

           Donc, pour cette radio, dite du service public, (51+13) % de Français qui soutiennent le mouvement social est un taux «assez faible»! Or, paradoxalement,  quand les syndicats réussissent à rassembler derrière eux 2 millions de Français, on dit que «ça sert à rien» (Apathie sur Canal Plus)! La veille, le jour et le lendemain du 24 juin, tous les supports médiatiques classiques ne parlaient que des effets nocifs de la grève, particulièrement dans les transports, en faisant exprès d’ignorer les objectifs visés par les syndicats. Nous allons résumer rapidement l’essentielle de la stratégie médiatique, hostile aux syndicats: traiter les syndicats de radicaux, de violents (contre les citoyens et contre l’économie), de manipulateurs et enfin essayer de les décréditer (parfois même avec des thèses irréalistes).

           Pour exposer cette stratégie, prenons quelques exemples concrets. D’abord, Le Parisien, du 7 octobre 2010, publie en Une: «Conflit des retraites; la montée des ultras». En page intérieure de cette édition, Le Parisien propose un «zoom sur ces militants syndicaux qui plaident pour une radicalisation du mouvement». Dans le même sillage, Le Monde.fr titre en Une, le même jour: «Les syndicats entre radicalisation et exaspération». La Tribune.fr, toujours le 7 octobre, écrit: «Retraites: risque accru de radicalisation du conflit». Ce dernier article a été soutenu par le sondage suivant: «SNCF, RATP, … les appels à la grève illimitée se multiplient. La menace de grève illimitée dans les transports vous semble: 1. Scandaleuse  2. Inutile 3. Pénible 4. Nécessaire». [17]

           Pour le côté violence, prenons l’exemple de la matinale de RTL du 19 octobre 2010. Une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites s’annonce.  Et ça commence très fort dès le journal de 7h. Les duettistes, Vincent Parizot et Marie Guerrier, informent d’abord sur le point de vue de la police: «La police redoute la violence des casseurs dans les manifestations d’aujourd’hui contre la réforme des retraites. Il y a eu des incidents dans plusieurs villes hier», s’alarme Guerrier. Et à Parizot d’ajouter: «Les syndicats de police s’inquiètent de nouveaux débordements dans les manifestations aujourd’hui. Il faut dire que déjà hier 290 casseurs ont été interpelés dans plusieurs grandes villes». Marie Guerrier reprend: «Des voitures avaient été incendiées, du mobilier urbain détruit, tous les signaux d’alerte sont au rouge» et cède la parole à Jean-Alphonse, représentant de la police: «Selon nos informations ces fauteurs de troubles vont mélanger en fait casseurs professionnels, militants de l’ultra gauche, mais aussi sympathisants d’extrême droite». Un tel amalgame est consommé sans commentaire! Au contraire ça a permis à Vincent Parizot de faire sa conclusion: «À la une de l’actualité, il y a ces manifestations à hauts risques un peu partout en France. La police craint l’action des casseurs en marge des cortèges (…) Depuis le record de la mobilisation, c’est l’atmosphère, vraiment beaucoup plus tendue autour de ce mouvement social». Un peu plu tard dans la matinale, vers 7h40, le chroniqueur économique de RTL, Christian Ménanteau, confirme la position, à peine voilée, de cette station contre ce mouvement de lutte sociale «anti-réforme»: «Des milliers d’entreprises subissent, durant ces conflits, des pertes financières tout simplement parce qu’elles vont rater des ventes, perdre des commandes ou qu’elles vont livrer en retard, ce qui entraînera des pénalités. D’une façon générale, on considère que le chiffre d’affaires perdu lors d’une journée de grève n’est jamais, jamais récupéré à 100% (…) Le coût invisible est celui qui est le plus dommageable. C’est celui de l’érosion de notre réputation économique».[18]

           Le gouvernement et les médias ont été surpris, lors de ce mouvement populaire contre la réforme des retraites. Et voyaient de mauvais œil l’implication de toutes les catégories sociales dans cette lutte sociale aux cotés des syndicats ouvriers, comme les étudiants mais surtout les lycéens. Justement, le 11 octobre 2010, Jean-Marc Morandini profite de cette dernière catégorie afin de crier à une éventuelle manipulation exercée par les syndicats. L’animateur d’Europe 1, décide d’inviter Victor Colombani, président de l’UNL (Union nationale lycéenne). Le débat est posé en ces termes par Morandini: «Et vous, qu’en pensez-vous ? Leur place est-elle dans la rue ou, au contraire, ils n’ont rien à y faire, qu’ils commencent déjà à se construire un avenir sur les bancs de l’école avant de penser à leur retraite ? Nous serons avec le président de l’UNL». Soit une alternative qui pose d’emblée le cadre du débat, qui ne porte et ne portera pas sur les motifs de la mobilisation lycéenne, mais sur la seule question de sa légitimité. Morandini, s’adresse au président de l’UNL, en répétant à maintes reprises qu’il n’a que 16 ans: «Mais vous n’avez pas l’impression d’être manipulés dans tout ça?». Victor Colombani lui propose de venir «devant un lycée, demandez aux lycéens...», Morandini l’interrompt: «Non, mais ils le diront peut-être pas, mais ce n’est pas pour ça qu’ils le sont pas. Quand on est lycéen, qu’on a 16 ans, c’est assez marrant d’aller participer à une manif. On l’a tous fait, je l’ai fait, à l’époque, en 18… 23 [rires], quand j’étais dehors, ça m’est arrivé de manifester, juste parce qu’on s’en fout un peu de ce que c’est, c’est simplement pour le plaisir».  Quel rapport avec la manipulation? Aucun – simplement, Morandini est passé sans s’en rendre compte à une nouvelle «question»: «Vous vous en foutez un peu, des retraites ?». Mais le président de l’UNL s’entête, et affirme que la mobilisation est celle de lycéens «convaincus, convaincus que cette question de réforme des retraites va tuer tout leur avenir». Nouvelle interruption, en forme d’aveu: «Mais en quoi ça tue votre avenir, je ne comprends pas…» et la fin de l’interview est marquée par des interruptions incessantes de Morandini.[19]

           Dans la recherche désespérée de thèses qui peuvent contredire les affirmations syndicales sur la dégradation de la santé publique que pourra engendrer l’augmentation de l’âge de départ à la retraite, aucun organe médiatique ne pourrait faire mieux que ce qu’à fait Le Figaro, en octobre 2010. Contredisant des millions de manifestants, le journal de Serge Dassault affirme que «partir plus tôt en retraite ne permet pas forcément aux ouvriers d’en profiter plus longtemps. Au contraire, (…) cela augmente les chances de mourir prématurément».[20] Le Figaro rapporte cette information, classée en temps normal dans la rubrique insolite en s’appuyant sur un prétendu rapport publié par l’Institut allemand pour l’étude du travail. A priori, on est capable du pire pour défendre la «réforme» ! 


[1] Robi Morder et autres, Cent ans de mouvements étudiants, Editions Syllepse, collection Germe, Paris, 2007. P 95.

[2] Fabrice d’Almeida et Christian Delporte, Op.cit. PP 218-227.

[3] Nadine Floury, Mai 68 sur RTL - Trois mois de festin, trois mois de digestion, le 16 juillet 2008. http://www.acrimed.org/article2935.html. Consulté: le 18/04/2012, 16h30.

[4] Serge Halimi, Op.cit. P 66.

[5] Ibid.  PP 66-67.

[6] Ibid. P 72.

[7] Henri Maler et Mathias Reymond, Op.cit. P 7.

[8] Ibid. P 8.

[9] Ibid. P 19.

[10] Ibid. PP 21-22.

[11] Ibid. P 28.

[12] Ibid. PP 24-25.

[13] Ibid. PP 25-26.

[14] Ibid. P 26.

[15] Acrimed, Manifestations du 24 juin: « Ça ne sert à rien », disent-ils, le 29 juin 2010, http://www.acrimed.org/article3402.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[16] Un collectif d’Acrimed, Retraites: Feront-ils mieux le 7 septembre 2010 que le 24 juin?, le 7 septembre 2010, http://www.acrimed.org/article3435.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[17] Henri Maler et Olivier Poche,  Retraites: Les «ultras» des médias se «radicalisent», le 12 octobre 2010, http://www.acrimed.org/article3459.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[18] Gilles Balbastre, Matin d’un jour de mobilisation sur RTL: les signes avant-coureurs de l’Apocalypse?, le 25 octobre 2010, http://www.acrimed.org/article3466.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[19] Olivier Poche, Retraites: le proviseur Morandini convoque un représentant des lycéens frondeurs, le 3 novembre 2010, http://www.acrimed.org/article3473.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[20] Ugo Palheta, «Prouvé» par Le Figaro: le travail c’est la santé, le 15 octobre 2010,  http://www.acrimed.org/article3461.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

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Les médias français et les luttes syndicales: un cas de critique sociale -1/3-

21 Octobre 2012 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Dossier

 Les médias français et les luttes syndicales:

un cas de critique sociale 

 Par Samir GHEZLAOUI

Introduction

                            I.       Présentation du visage médiatique en période de luttes sociales:

1.     Aperçue générale sur le mouvement syndical français ;

2.     Les liaisons entre les médias et l’ordre socio-économique établi ; 

3.     Le positionnement médiatique par rapport aux luttes sociales.

                         II.      Les médias classiques et les luttes sociales majeures en France:

1.    Mai 1968 ;

2.    Plan Juppé 1995 ;

3.    Réforme des retraites 2003 ;

4.    Le CPE en 2006 ;

5.    Réforme des retraites 2010.

                       III.      L’impact des TIC sur les rapports médias-luttes sociales:

1.    Le Web comme alternative aux médias classiques ;

2.    La relance du cinéma militant ;

3.    Hadopi et Acta pour museler le militantisme numérique.

 Conclusion

 Introduction:

       De nos jours, la philosophie de la critique sociale prend des formes plus concrètes et adaptées aux contextes spatiotemporelles différents. La critique sociale des médias rentre parfaitement dans cette hypothèse défendue notamment par Axel Honneth dans son livre  «La Société du mépris» où il assure qu’«il y a aujourd’hui une tendance croissante à exercer la critique de la société sous une forme qui se passe de toute composante d’explication sociologique. Cette évolution vient du fait que l’on considère la plupart du temps comme largement suffisant de présenter certaines situations d’anomie sociale sur la base de valeurs ou de normes bien fondées».[1] Par ailleurs, la critique sociale des médias en France retrouve son origine dans les travaux du grand sociologue Pierre Bourdieu comme son livre «Sur la télévision» et l’analyse, très controversée, du journaliste Serge Halimi publiée en 1997 et titrée «Les nouveaux chiens de garde». Ils ont fondé leur critique en se basant sur le traitement médiatique des luttes sociales et les différentes activités du mouvement syndical. La synthèse est sans appel: les médias méprisent les luttes sociales et le mouvement syndical.   

Dans cette même lignée, plusieurs  groupes qui prennent en charge le rôle de veilleurs-analystes du contenu et les orientations idéologiques des médias français, ont été créés, et assumé progressivement leur responsabilité sociale. C’est le cas de l’Acrimed, l’Observatoire français des médias (OFM), ou encore Polémia et AgoraVox.  

       En effet, Action-Critique-Médias ou Acrimed a été créé en 1996, en réaction au traitement médiatique du mouvement social de 1995 contre le Plan Juppé. Depuis sa création, cette fondation remplit le rôle d’un observatoire des médias. Elle est composée de chercheurs, d’acteurs du mouvement social, de journalistes et de professionnels des médias. L’activité d’Acrimed est fondée principalement sur la critique sociale des médias en organisant des conférences-débats et publier des articles sur son site Internet. Depuis octobre 2011, elle édite un magazine trimestriel imprimé, sous le titre de Médiacritique(s). La raison d’être d’Acrimed est de «mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante des médias».[2]

Quant à l’OFM, il a été créé le 24 septembre 2003. Ces membres sont dans une démarche active pour libérer les médias de ce qu’ils appellent l’emprise des pouvoirs économiques et politiques. Pour eux, «les logiques financières qui prévalent dans les premiers ont désormais gagné les seconds. Les pouvoirs publics, loin de garantir l’égalité du droit d’accès aux médias, le pluralisme de l’information et l’indépendance des journalistes, laissent faire et se contentent d’un pluralisme de façade».[3] On n’oublie pas de citer la fondation Polémia, créée en 2002, qui fait un travail remarquable pour réintroduire la libre confrontation des idées dans le débat public. Depuis 2010, elle organise une cérémonie parodique, baptisée les Bobards d’Or, où elle distingue chaque année, «les ‘‘meilleurs’’ des journalistes qui n’hésitent pas à mentir délibérément pour servir le politiquement correct». Son site internet est une vraie mine d’or de critique sociale des médias.[4] C’est ce que vise aussi le «média citoyen participatif», AgoraVox, créé en mars 2005 et transformé en fondation à partir du 18 juin 2008. Grâce à une présence forte sur le web, AgoraVox veut s’imposer comme un «nouveau modèle médiatique» afin de «concilier éthique et quête de neutralité informationnelle» et défendre réellement la liberté d’expression en sorte que «tout citoyen doit pouvoir s’exprimer indépendamment des ses orientations politiques, économiques, religieuses, culturelles ou sociales».[5]

            En plus des ouvrages et des fondations, plusieurs journaux ont été créés exclusivement pour analyser et émettre une critique sociale des contenus, des orientations et de la gestion des médias classiques en France, particulièrement en période de mouvements sociaux. On peut citer le CQFD (ce qu'il faut dire, détruire, développer) qui se présente en tant que «mensuel de critique et d'expérimentation sociales».[6] Sans publicité, il aborde la pauvreté et les mouvements sociaux et la critique du capitalisme des médias.

Il y avait aussi le journal satirique PLPL (pour lire pas lu), publié de juin 2000 à octobre 2005. Ce bimestriel a été spécialisé dans l’analyse du contenu de la presse française et décernait tous les trois mois la Laisse d’or pour récompenser le journaliste jugé «le plus servile».[7] Ses rédacteurs ont décidé ensuite de le fermer et de la remplacer par Le Plan B, en collaboration avec l’autre journal alternatif Fakir qui parait jusqu’à maintenant. Le premier numéro d’essai de ce journal a été distribué dans la rue le 7 mars 2006, jour de la manifestation nationale contre le CPE (contrat première embauche). Dans son numéro de mai-juin 2010, Le Plan B annonçait la suspension de sa parution.[8]

             Avec la démocratisation d’internet et la généralisation des réseaux sociaux virtuels sur le web, de nouveaux sites sont apparus et disparus aussitôt à cause des problèmes financiers et de leur hostilité à la soumission des médias aux hommes politiques et aux pouvoirs d’argent des infocapitalistes (les grands entrepreneurs et industriels qui sont en même temps les propriétaires des médias français les influents). Les deux chercheurs américains McChesney et John Nicholas parlent de Media-System. Les infocapitalistes détiennent les médias et influencent les journalistes et l’opinion. Des liaisons parfois «incestueuses» se sont ainsi progressivement nouées entre les mass-médias et le monde politique et économique.[9]

            Dans cette partie de notre exposé, nous faisons un diagnostic et nous rendons compte d’un constat général sur les relations entre les médias français et les luttes sociales. Ensuite, nous allons essayer de comprendre ce qu’ont apporté les TIC et le numérique en général à cette dualité et la critique sociale des médias, en se concentrant sur le traitement médiatique du mouvement syndical français.   

 

 Chapitre I : Présentation du visage médiatique en période de luttes sociales:

            Dans ce premier chapitre, nous allons présenter rapidement l’histoire du mouvement syndical français, meneur des luttes sociales, et sa relation avec le monde de l’information et de la communication. Par la suite nous décortiquons la relation entretenue entre les médias et les preneurs de décisions politiques et les pouvoirs économiques. A ce même niveau, il aussi capital d’exposer le positionnement des médias par rapport aux mouvements de luttes sociales.   

 1.    Aperçue générale sur le mouvement syndical français:

           La Confédération Générale du Travail (CGT) est l’un des syndicats les plus importants et influents en France. La CGT a été créée en 1895. En 1964, la CFDT (Confédération française démocratique du travail) succède à la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens). Néanmoins, une minorité de syndicalistes a gardé la dénomination de la CFTC. Il y a aussi un autre syndicat, créé en décembre 1981, qui gagne de plus en plus de terrain. Il s’agit de l’Union syndicale solidaires, appelée SUD (Solidaires Unitaires Démocratiques).


 syndicats-francois-chereque-bernard-thibault_258.jpgLes leaders syndicalistes François Chérèque (CFDT) et Bernard Thibault (CGT) dans le cortège de tête de la manifestation du 1er mai 2010 à Paris. (Reuters / Gonzalo Fuentes).

            Au début des années 1990, le mouvement syndical se heurte à un vent de nouveaux éclatements et la création de mini-syndicats. Dans le même temps, «le libéralisme fait des ravages et les syndicats sont confrontés à une situation grave: précarité, chômage, marginalisation, bas salaires, dévaluation des qualifications, remise en cause des droits sociaux menacent la société d’implosion».[10] Pire encore, le syndicalisme français est celui en Europe qui connait le taux de syndicalisation le plus bas. La désyndicalisation chronique est engendrée par la précarité et la flexibilisation du marché du travail qui jouent sur les rapports des salariés aux syndicats. Comme l’attestent certaines grandes enquêtes européennes, telle l’enquête European Social Survey (ESS), c’est en France que l’on constate le pourcentage le plus élevé de salariés qui disent ne pas disposer d’un emploi sûr, notamment dans le secteur privé. C’est en France que le pourcentage de salariés qui n’ont jamais adhéré à un syndicat est le plus élevé comparé à ceux d’autres pays européens.[11] D’autant plus que «les syndicats européens ont accepté la loi de l’économie de marché tandis que les syndicats français, tout en défendant et prenant en charge les revendications quotidiennes des salariés dans ce système, tendent à entretenir un discours de projet global qui dépasse le stade purement protestataire pour se situer comme révolutionnaire et anticapitaliste».[12]

              Pour relever, donc, le défi majeur de survie le syndicalisme français a opté pour de nouvelles stratégies de communication. Sous le label de la communication sociale, les spécialistes regroupent les manières de communiquer d’organisations très diverses: syndicats, associations, groupements culturels. L’historien se trouve donc en présence de géants, parfois endormis, et de nains, souvent hyperactifs. Les syndicats se classent parmi les géants. Après mai 1968, leurs dirigeants imposent leur image dans les médias. Téléspectateurs, auditeurs, lecteurs connaissent Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT, André Bergeron, celui de Force ouvrière, ou Edmond Maire, le leader de la CFDT. Pourtant, cette familiarité avec les caméras et les micros ne suffit pas à faire basculer les codes de représentation d’un monde syndical, marqué, dans l’action et le vocabulaire, par les luttes et les clivages ancestraux. Le passage à la communication intervient dans ce secteur sous la double pression de la crise de recrutement (désyndicalisation) et de la nécessité de séduire l’opinion. A partir de 1979, les syndicats entrent en concurrence, lors du capital scrutin des élections prud’homales qui fixent, pour quatre ans, les rapports de forces. Les équilibres instaurés dans l’après-guerre sont rompus: les organisations doivent courir après les électeurs pour défendre ou accroître leurs positions. Or, la portée de ce virage est inégalement comprise par les grandes centrales. La CFDT est la première à en saisir les effets, au début des années 1980. Elle possède en Edmond Maire un leader soucieux d’étendre son influence en sortant des méthodes traditionnelles de mobilisation. Proche du pouvoir socialiste, Maire s’interdit de jouer la contestation systématique pour gagner de l’audience. Il lui faut alors trouver de nouvelles ressources de sympathie. Forte des conseils de proches qui, tel Roland Cayrol, défendent de nouveau modèles d’analyses issus de la communication, la CFDT construit une image forgée sur celle de son populaire secrétaire. En 1983, à la faveur des élections à la Sécurité sociale, elle devient la deuxième centrale syndicale, après la CGT. Cette réussite conduit la direction à accroître ses moyens d’action en matière de communication. Tandis que Cayrol fait tester l’image de la CFDT par sondages, Claude Neuschwander supervise sa publicité. Les journaux de la centrale, CFDT Magazine (mensuel, 400 000 exemplaires diffusés) et Syndicalisme Hebdo (destiné aux activistes avec 35 000 abonnés) sont modernisé et rassemblés au sein d’un secteur «information». Edmond Maire dispose de son propre service de presse pour toucher les médias, bientôt composé d’une quinzaine de permanents. Pour les élections professionnelles de 1987, la centrale, pour la première fois, loue des espaces d’affichage commerciaux. Sûre du charisme de son leader, elle publie sa photo dans de multiples documents, nourrissant une personnalisation jusqu’ici étrangère au monde syndical. La conversion à la communication est définitive. En 1988, le secteur information est rebaptisé communication, se voit attribuer pour tâche la formation des cadres aux nouvelles méthodes de persuasion. Il doit aussi rajeunir l’image du syndicat, à commencer par son logo. Pour la première fois dans l’histoire syndicale, la CFDT est représenté par un code unique, typographique et chromatique, préalablement testé auprès du public et réalisé par un cabinet privé, qui propose un gris foncé et un orange soutenu, symboliques de l’ancrage ouvrier et salarié, mais aussi de l’action. La communication à la CFDT atteint sa vitesse de croisière lors des élections professionnelle de 1992, alors que Nicole Notat, après la parenthèse de Jean Kaspar, devient secrétaire générale du syndicat. Pour la première fois, une femme accède à la tête d’une centrale ouvrière. L’opinion éprouve de l’intérêt pour ce changement, mais pas encore de sympathie pour Nicole Notat. Aussi la CFDT décide de commander une étude d’image et de position, utile à la fois pour préparer les élections et orienter le discours de son nouveau leader. Il en ressort que le syndicalisme reste fortement perçu comme un outil de défense des salariés, un moyen de gagner en sécurité et de tempérer les violences du marché du travail. A la CFDT, la collaboration avec les publicitaires et les prestataires de services extérieurs est devenue une évidence.[13]

           A la CGT, la mutation est plus tardive. Elle intervient en 1992, lorsque la confédération décide de consulter une agence publicité et réserve des espaces payants pour les élections. La même année, son secteur «information et propagande» est transformé en secteur de «communication» qui, à son tour, se lance dans un travail de formation. Sur une dizaine d’années, entre 3000 et 4000 militants, sur les 700 000 membres théoriques que comprend la centrale, apprennent à communiquer. Pourtant, à la base, la suspicion demeure. La communication est encore perçue comme un outil patronal, une machine à casser les idéologies plutôt qu’un ensemble de techniques utiles. Les dirigeants confédéraux, qui, eux, ont compris la nécessité des changements, doivent en tenir compte. L’affaiblissement du journal La Vie Ouvrière (VO), qui parvient difficilement à s’adapter aux nouvelles règles de la direction, en constitue un important indice. Vieillie, perdant des lecteurs, la VO ne survit que grâce au numéro spécial «impôts». Crée dans les années 1970, il écoule jusqu’à deux millions d’exemplaires en période faste, attire les annonceurs, et, suprême paradoxe, n’est guère lu que par les cadres et un public occasionnel. La chute vertigineuse des ventes de la VO (120 000 exemplaires en 1985, contre 400 000 dans les années 1950) ne s’explique pas seulement par la désaffection des salariés à l’égard de l’action syndicale. En 1999, la moyenne des ventes dépasse à peine les 30 000 exemplaires et le déficit financier du magazine atteint 29 millions de francs. En 2001, la VO devient la NVO, La Nouvelle Vie Ouvrière. Pour ce nouveau départ, la maquette est revue, le contenu révisé, l’équipe de direction profondément modifiée. Malgré les réticences, le travail sur l’image de la centrale avance. Depuis 1992, la CGT commande des enquêtes à l’institut CSA et s’adresse à une agence publicitaire pour redresser son image. L’évolution est lente. Toutefois, le choix du nouveau et jeune leader Bernard Thibault, élu en 1999, manifeste bien le changement d’optique. La centrale le met en avant, en raison de la sympathie dont il bénéficie dans l’opinion, depuis les grèves très médiatisées de décembre 1995 qui ont révélé la personnalité de ce cheminot. Précisément, la véritable stratégie de la CGT, guidée en cela par ses conseils en communication, consiste, dans les années 1990, à gagner des points dans l’opinion à la faveur des crises. Les enquêtes montrent que les conflits sociaux les plus durs lui profitent. Parmi toutes les centrales syndicales, c’est à la CGT que les salariés font le plus confiance, en raison de cette image radicale. Le revers de la situation est que les périodes routinières lui sont néfastes: cette même image effraie des salariés redoutant d’être mal vu par leur hiérarchie si, d’aventure, ils adhéraient à la CGT. Ce décalage rend plus urgente encore une communication régulière qui dissocie l’image du syndicat des seules grèves et manifestations.[14]

 2.    Les liaisons entre les médias et l’ordre socio-économique établi: 

            La relation entre les médias et les pouvoirs politique et économique et l’ordre social est définie par «l’échec historique du marxisme-léninisme». Et pour cause les médias «ne sont libres que s’ils obéissent aux lois du marché. L’économie de marché, désormais, fait cause commune avec le respect des libertés, de toutes les libertés».[15] Aussi, en France on ne trouve pas anormal que des journalistes-femmes de ministres interrogent un président. Cependant, Serge Halimi exprime son exaspération par rapport à une telle situation: «l’étranger, où l’on va toujours goulûment chercher les dernières philippiques contre nos ‘‘archaïsmes’’ sociaux, s’est déclaré étonné par ce type de pratique un peu féodale qui illustrait de manière sans doute trop voyante la réalité des rapports incestueux entre médias et pouvoir (…) Le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, expliquait il y a fort longtemps que ‘‘le journalisme, c’est le contact et la distance’’. Il ne reste plus guère que le contact».[16] Un salarié de TF1 résume la relation entre le pouvoir politique et les médias comme suit: «les journalistes politiques souhaitent se mettre en valeur aux yeux des hommes de pouvoir, avoir des rapports d’amitié avec eux sous prétexte d’obtenir des informations. Mais cela les rend courtisans, ils ne font plus leur métier (…) Quand le ministre fend la foule et vient leur serrer la main, ça leur fait vraiment plaisir. Ils vont aussi en tirer de menus avantages: les PV qui sautent, une place en crèche pour les enfants, des appartements pas chers grâce à la ville de Paris».[17]

           Cette potentialité pour la subjectivité a ramené l’information en général et particulièrement celle de la télévision à devenir un spectacle. La réalité n’intéresse presque personne. Le plus intéressant pour les journalistes c’est de construire leur propre réalité et la vendre à l’opinion. Guy Debord parle de «d’une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation».[18] Plus précis, l’auteur de «La société du spectacle» explique que «le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images».[19] Au final, Debord veut démontrer que la réalité des médias c’est celle qui parait et non pas celle qui existe réellement (paraitre au détriment d’avoir). Et puisque les médias sont gérés comme un produit économique, la réalité individuelle -celle des acteurs qui maintiennent l’ordre capitaliste établi- est devenue sociale. Ainsi, la majorité des médias, détenus par les infocapitalistes, remplit un nombre important de caractéristiques qu’on trouve dans la propagande. C’est la propagande des détenteurs de l’argent et de la décision politique. Cette approche sur le processus de la «propagande des riches» est défendue notamment par Jaques Ellul qui pense que «la propagande apparait à mesure que les sociétés s’enrichissent et que leurs classes moyennes sont épargnés par la misère. D’abord, parce que ces dernières sont moins pressées par les préoccupations immédiates de la vie quotidienne: les hommes deviennent disponibles. Ensuite, parce que le développement s’accompagne de la multiplicité des médias. C’est par conséquent à double titre que la richesse est ‘‘objectivement’’ l’alliée de la propagande. Les victimes de l’une comme de l’autre dans les sociétés modernes sont les classes moyennes, ni très riches, ni très pauvres, que ne cessent de s’étendre».[20]

En France, depuis plusieurs années, a épousé la culture infocapitaliste. On a assisté à des fusions, des regroupements et des achats de titres par des hommes d’affaires et des grands groupes industriels.  Actuellement, la concentration totale des supports médiatiques classiques aux mains de quelques groupes industriels est pratiquement atteinte. Le plus grave encore c’est que ce choix économique n’ait pas épargné même les grands médias, dits de gauche. Dans ce cadre Halimi évoque une déclaration de Laurent Joffrin, alors directeur de rédaction de Libération: «on a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche».[21] À juste titre, Libération a cédé 37% de son capital à Edouard de Rothschild. Le groupe Socpresse, qui édite quelque 70 titres, dont Le Figaro, l’Express, …, a lui-même été acheté par Serge Dassault. Le groupe Hachette, contrôlé par Arnaud Lagardère, détient 47 magazines (dont Elle et Première) et des quotidiens comme La Provence et Nice Matin. Selon un article de presse d’Ignacio Ramonet, du Monde Diplomatique, «la presse écrite indépendante risquerait peu à peu de tomber sous le contrôle d’un  petit nombre d’industriels -Bouygues, Dassault, Lagardère, Pinault, Arnault, Bolloré, Bertelsmann,…- qui multiplient les alliances entre eux et menacent le pluralisme».[22] 

            Dans une présentation du livre «Ils ont acheté la presse» de Benjamin Dormann, paru au début de l’année 2012, le site de la fondation Polémia s’en prend violement à la presse de gauche: «Au final, l’essentiel de la presse d’opposition est passée au fil des ans, sans l’assumer, du rôle de porte-parole des descendants historiques du «J’accuse !» à celui de  chambre d’écho des partisans du «J’achète !». En tout cas ce raccourci résume bien la pensée de Dormann, exprimée dans ce livre. A travers trois cas emblématiques, ceux du Monde, du Nouvel Observateur et de Libération, l’auteur étudie la déchéance de ces organes. «Menacés de naufrage malgré les aides constantes prodiguées par les gouvernements successifs, ils ont fini par confier leurs destinées aux barons de la Haute Banque et aux hérauts du super capitalisme le plus cynique».[23]

           Pour essayer de constater ce que peuvent apporter ces rachats comme manipulation ou subjectivité sur le contenu de la presse, reprenons l’exemple du Monde dont une partie importante d’actions a été rachetée par Xavier Niel, patron de Free.

Le 4 avril 2012, Le Monde écrit: «En lançant les hostilités dans la téléphonie mobile, Free a incontestablement frappé un grand coup. Ses offres à prix cassés ont déstabilisé ses concurrents, installés de longue date sur ce marché lucratif».  Quatre jours plus tard, Le Figaro.fr publie un article sur les salariés de Free qui «témoignent des pratiques managériales brutales mises en œuvre sur certains de ses sites. Pression constante, renvois ‘‘à tort et à travers’’, licenciements en public y seraient fréquents». Le même journal rapporte, toujours le 8 avril, que «Bernard Alain, responsable télécoms de Force Ouvrière, cité par Europe 1, explique avoir déjà entendu parler de licenciements publics sur d’autres sites. Un délégué CFDT évoque même ‘‘un terrorisme managérial’’». Le lendemain, le 9 avril, SudOuest.fr écrit: «Sur Europe 1 et RTL, des anciennes salariées ont en effet raconté comment elles ont été licenciées en public et ‘‘humiliées’’ par leur hiérarchie». Puis chez Free «on rappelle surtout les 900 emplois créés dernièrement, grâce notamment à l’offre Free Mobile, même si l’entreprise ne conteste pas formellement les méthodes de licenciements dénoncées par les anciennes salariées». Bizarrement, Le Monde n’évoque même pas cette affaire sur ses colonnes. Au contraire, il prend encore une fois la défense de Free lors de la première grande panne de réseau de l’opérateur de la téléphonie mobile. Le 13 avril 2012, il écrit: «Les pannes de réseau que subissent les clients de l’opérateur mobile sont moins nombreuses».[24]

           Ces relations entre médias er argent ont conduit à la prolifération de la subjectivité, du mensonge, de la manipulation et le passage sous silence des informations capitales (comme les scandales politiques et financiers). On procède également au maintien de la peur et la mise en scène quotidienne de la terreur (criminalité, drogues, terrorisme et catastrophes naturelles) afin de maintenir «dans le rang» des foules de plus en plus difficilement «contrôlables». Patrick Le Lay, alors PDG de TF1: «Le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible». [25] Cette vision a été déjà dénoncée par Paul Nizan, il y plusieurs années: «M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui». Depuis, ce qui a surtout changé, c’est que les journalistes parlent comme Michelin. Les rubriques économiques sont «colonisées idéologiquement par les thuriféraires de l’ordre social».[26] Tout cet amalgame entre différente postures a engendré des médias soumis à toutes les exigences de leurs patrons. L’une de ces exigences, dissimulée, c’est d’assommer les revendications sociales du peuple et le discrédit du mouvement syndical, à chaque fois que la nécessité l’oblige.

           Sur cette lancée, on retrouve l’idéologie économique de TF1. Selon Pierre Péan et Christophe Nick, dans leur ouvrage «TF1: un pouvoir»: «un reportage social, ce sont les écoles de commerce, l’économie, c’est la Bource, les finances, etc. (…) S’il y a des problèmes d’emploi, c’est parce que c’est dur pour un patron d’embaucher. Le monde l’entreprise n’est pas celui des salariés, c’est d’abord le portrait d’entrepreneurs dont il faut valider les efforts, car ce sont eux qui vont relancer l’investissement».[27] Le magazine 7 sur 7, présenté par Anne Sinclair, explore déjà l’étape suivante: «il est difficile de céder sur les salaires: les marchés financiers guettent la moindre faiblesse française». Dans ce même sens, Franz-Olivier Giesbert, directeur de la rédaction du Figaro à l’époque, interpelle Jacques Chirac: «si la France en est là, n’est-ce pas à cause de ses rigidités et, notamment, de la barrière du salaire minimum qui bloque l’embauche des jeunes ou des immigrés ?». Philipe Manière, du Point, «répète la même marotte» de M. Giesbert et du patronat. Il pense et défend que la «revalorisation du salaire minimum représenterait un coup de pousse assassin». Dépassant le seuil du censé, M. Manière explique que «l’inégalité des revenus, dans une certaine mesure, est un facteur de l’enrichissement des plus pauvres et du progrès social».[28]

C’est dire, depuis le début des années 1990 jusqu’à nos jours, en 2012, l’argument de la crise économique est le plus utilisé pour mater toute revendication salariale ou ouvrière par les médias au profit du patronat.

           Paradoxalement, comme il l’a bien illustré Serge Halimi, «au moment de négocier leurs salaires, les professeurs d’économie cathodique sont moins scandalisés par l’éventuelle ‘‘faiblesse’’ de leurs employeurs». Lors d’un débat organisé sur TF1, «un jeune intervenant demande pourquoi, au lieu de toujours baisser les salaires, on n’impose pas un gel des traitements les plus élevés comme, ‘‘par exemple, au dessus de 100 000 francs par mois’’. Le ministre présent sur le plateau lui demande de préciser son propos. Et, directement menacé par cette suggestion, Patrick Poivre d’Arvor ajoute aussitôt: ‘‘parce que là, on ne comprend pas bien le sens de la question’’».[29]  

           Il faut mentionner enfin que cette situation de prise en otage de la liberté d’expression par l’argent et la politique représente les prémices d’une pensée unique que définie S. Halimi comme «pas neutre, elle n’est pas changeante. Elle traduit en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international. Elle rêve d’un débat démocratique privé de sens puisqu’il n’arbitrerait plus entre les deux termes d’une alternative». Il affirme que «céder à cette pensée ; c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris politique et le règne de l’argent».[30] Cette responsabilité de lutte contre «la pensée unique» et «ses manipulations» a été prise en charge par les syndicats et les différents activistes du mouvement sociale. Selon Herbert Marcuse: «Seuls les exclus du système unidimensionnel gardent une lucidité suffisante pour percevoir la manipulation dont les autres sont victimes et dont ils sont encore partiellement et peut-être provisoirement épargnés. En marge de la société industrielle, ils ne se sont pas inculqués de cette idéologie. Les étudiants, les travailleurs immigrés, les déshérités sont les derniers dépositaires de l’espérance révolutionnaire. Ces nouvelles forces joueront le rôle de catalyseur auprès de la classe ouvrière. Celle-ci demeure une classe révolutionnaire en dépit de son conformisme».[31] D’ailleurs, de nos jours, seuls des journaux communistes font exception à la récupération capitaliste de leur contenu comme l’Humanité et Lutte Ouvrière. Et cela malgré les difficultés financières qui les menacent et peuvent engendrer leur disparition à tout moment. 

 3.    Le positionnement médiatique par rapport aux luttes sociales:

            Comme on l’a bien expliqué, ci-dessus, les journalistes cherchent toujours les salaires les plus élevés mais quand il s’agit des simples travailleurs, ils changent de discours. Cette attitude résume en gros le positionnement des médias par rapport aux luttes sociales. Pierre Bourdieu est l’un des premiers qui ont évoqué le «mépris du syndicalisme par les médias».

           Lors de la grève des fonctionnaires de novembre décembre 1995 contre le Plan Juppé, le journaliste Daniel Schneidermann a remarqué que «le traitement par les médias (de cette grève), et notamment la télévision, semblait offrir une certaine prise à la critique d’unanimisme».[32] A l’époque, animateur de l’émission Arrêt sur images diffusée sur la cinquième chaîne (actuelle France 5), D. Schneidermann décide de faire un épisode particulier de son émission, en 1996, en organisant un débat entre Bourdieu et deux journalistes de son choix. Pierre Bourdieu choisit donc comme adversaires les deux journalistes Guillaume Durand (à l’époque journaliste de TF1 et de LCI) et Jean-Marie Cavada (animateur à l’époque de la Marche du siècle d’Antenne 2 - France 2 actuelle). Pierre Bourdieu n’a pas hésité à accuser directement Cavada d’avoir défavorisé un chef des grévistes de la SNCF, le cégétiste Bernard Thibault, dans la répartition des temps de parole d’une récente «Marche du siècle», en «ne l’encourageant pas assez explicitement à s’exprimer, et notamment en ne prononçant pas son nom pour l’inciter ‘‘personnellement’’ à parler».[33]

           Quoique Cavada ait bien défendu sa neutralité, Bourdieu sort de cette émission plus convaincu que jamais que l’orientation de la télévision est tout à fait hostile à toute pensée critique. Il a contesté le fait de ne pas avoir pu s’exprimer à cause des interruptions exagérées et répétées de Jean-Marie Cavada. Cette vision du sociologue l’a conduit à écrire l’ouvrage célèbre «Sur la télévision», en 1996. Une année plus tard, en 1997, Serge Halimi enfonce le clou et exprime d’un réquisitoire très dur, dans «Les nouveaux chiens de garde», sa consternation par rapport au «mépris médiatique» de toutes les luttes sociales contre toutes les réformes, jugées toujours par les journalistes comme étant courageuses et nécessaires quelle que soit leur nature. Il écrit: «intelligence contre irrationalité, ouverture contre repli, avenir contre passé, ordre contre meute: tous ces fragments d’un discours méprisant de caste et de classe resurgiront au moment des manifestations contre le Plan Juppé».[34]

           L’explication de cette prise de position «inique», on la retrouve justement chez l’inspirateur de Halimi, en l’occurrence le philosophe Paul Nizan (auteur du livre Les chiens de garde). Nizan affirme qu’en politique «indifférent veut dire satisfait (…) L’étiquette de ‘‘sans parti’’ dans la société bourgeoise n’est que l’expression voilée, hypocrite, passive, de l’appartenance au parti des repas, au parti des gouvernants, au parti des exploiteurs».[35] Par contre, explique Paul Nizan, «le technicien de la philosophie révolutionnaire sera l’homme d’un parti (la classe révolutionnaire et les travailleurs). La moindre assemblée syndicale comporte plus de points d’application de la pensée concrète qui est la véritable philosophie, que l’inauguration d’une statue de philosophe, ou qu’une discussion de sages».[36] Si on suit donc le raisonnement de Nizan, le patronat et le capitalisme ont peur de la deuxième catégorie, celle des syndicalistes, et utilisent la première catégorie, dans notre cas les journalistes, pour se protéger car la force ouvrière est la seule qui peut «les mettre au pied du mur. De leur demander leur pensée sur la rationalisation des usines, sur le chômage, sur la politique, etc., sur tous les éléments qui occupent vraiment la terre».[37]

           Les médias sont donc les gardiens d’un consensus, pour ne pas reprendre l’expression de chiens de garde; celui imposé par les pouvoirs politico-financiers contre les petites et classes ouvrières. Les médias profitent de leur pouvoir d’influence sur l’opinion publique pour «tracer symboliquement le périmètre des problèmes et des solutions légitimes, et de garder ainsi les frontières du politiquement acceptable. La construction médiatique des questions sociales repose sur des problématisations -des mises en mots et en forme- qui ne sont nullement innocentes».[38] La grande technique utilisée par les médias pour atteindre leurs objectifs est la vraie-fausse expertise. «Présentateurs-chroniqueurs-éditorialistes, flanqués d’une cohorte d’experts attitrés, soutiennent les discours politiques dominants et enserre la mise en mots et en images des mobilisations sociales qui affrontent les remises en cause de l’Etat social et du code du travail: l’invocation de l’ ‘‘urgence’’ des ‘‘réformes’’ et de la ‘‘nécessité’’ du ‘‘dialogue’’».[39]

           Les médias défendent, sans aucune concession et avec le degré de virilité nécessaire, tout texte ou projet de loi qui comporte dans son appellation le mot «réforme».  En 1995, la quasi-totalité des grands médias ont soutenu la Réforme de la Sécurité sociale. En 2001, ils ont salué la Réforme du statut de la SNCF. En 2002, ils ont apprécié la Réforme du statut des intermittents. En 2003, ils se sont félicités de la Réforme des retraites (la loi Fillon) et du statut des agents de service dans l’éducation nationale. En 2005, ils ont beaucoup aimé le «Contrat nouvelle embauche» et un peu moins le «Contrat première embauche» en 2006.[40]

           Dans un article, paru sur le journal Le Monde diplomatique de novembre 2003, et intitulé «Les médias, gardiens de l’ordre social», les deux journalistes Gilles Balbastre et Pierre Rimbert résument le parcours de la quasi-totalité des médias dominants en France: «depuis le milieu des années 1980, l’urgence d’une réforme libérale des structures de l’Etat social mises en place à la Libération a été régulièrement proclamée par Le Point comme par Le Nouvel Observateur, par Le Monde comme par Le Figaro, sur TF1 comme sur France 2, sur France-Inter comme sur Europe 1. La hiérarchie des rédactions balise les chemins éditoriaux le long desquels va serpenter la couverture quotidienne d’une grève ou d’un conflit. En 1993, le directeur du Point exigeait que M. Edouard Balladur, fraichement nommé premier ministre, opère sans tarder ‘‘la chirurgie annoncée sur les retraites et la Sécurité sociale’’. Dix ans plus tard, le directeur délégué du Nouvel Observateur, notant à regrets que ‘‘la France est l’un des derniers pays à n’avoir réformé ni sa Sécurité sociale ni ses retraites’’, exhortera le gouvernement à franchir enfin ‘‘le mur de la réforme’’».[41]

           Cette logique qualifie les motifs des grévistes et manifestants d’irrationnels. Ils sont réduits à des témoignages d’ambiance, car c’est à peine s’ils méritent d’être entendus. L’idée générale de la presse éditoriale est de débattre sur la méthode et non sur le contenu, en évoquant le dialogue social. En général, «la place accordée au point de vue des salariés dans les médias est proportionnée à la place accordée aux questions sociales. Quand celles-ci sont réduites à la portion congrue ou sont préalablement soumises à leur formatage médiatique, comment s’étonner si les ouvriers et les employés sont interdits d’expression et écartés des débats ? Les questions sociales (précarité des salariés, licenciements et délocalisations, accidents du trvail, etc.) font surtout irruption sous la forme de mobilisations: ce sont elles qui forcent la porte des médias».[42]

           Une analyse sociologique de Sébastien Rouquette dévoile, par exemple, qu’entre 1989 et 1990 «les plateaux de débats télévisés ne comptaient que 10% d’ouvriers et d’employés invités à s’exprimer, alors qu’ils représentent 60% de la population active. (…) Par contre 53% d’invités appartenaient au groupe de Cadres et intellectuels qui représentent 10% de la population active». La même étude analyse plusieurs émissions de débats et le résultat est toujours le même: la classe ouvrière est sous-représentée dans les médias. Juste pour illustration, entre 1994 et 1997, Michel Field, avec son émission L’Hebdo sur Canal+, n’a reçu aucun ouvrier ou employé (en tant que citoyens ordinaires) et seulement 2,5% de ses invités étaient des cadres syndicaux.[43] Dans le même sens l’association Désintox publie une étude en 2003, analysant 713 tribunes du quotidien Le Monde: «aucune d’ouvriers ou d’employés (simples), 61 tribunes d’auteurs issus de milieux associatifs et syndicats dont 14 responsables syndicaux».[44] 

           Le discours médiatique est d’une pauvreté affligeante pour ce qui est de l’interprétation des combats des grévistes et des manifestants. En 2008, comme c’est le cas souvent, les médias «se contentent de reproduire les effets de muscle des politiciens, qui cherchent le rapport de forces et le conflit afin de casser tout mouvement social pour l’avenir, et de stigmatiser les agents de la SNCF, de la RATP et de la fonction publique, ces privilégiés, ces fainéants, ces pelés et galeux d’où viendrait tout le mal».[45] L’image des syndicats dans les médias est celle de gens violents, qui ont tort et représentent un risque pour la stabilité économique du pays. Afin de comprendre ce mécanisme de discrédit qui vise les syndicalistes à chaque fois, reproduisons à ce niveau un extrait d’une analyse publiée par le site Acrimed.org sur le mouvement de contestation des salariés de continental contre la délocalisation de leur usine, en 2009, intitulée «Des journaux télévisés face aux ‘‘violences’’ des salariés».[46]

           Le mardi 21 avril 2009, dans la matinée. Les salariés de Continental (l’usine de Clairoix en Picardie qui contient quelques 1100 employeurs) attendent la décision du tribunal administratif qui doit se prononcer sur la validité (légale) de modalités de décision de fermeture de leur entreprise:

 Le même jour, à 20 h sur France 2 :pujadasmathieu.jpg

           David Pujadas, présentateur vedette du JT de France 2, parmi les titres du journal, pose la question qui le tourmente; avant d’exposer brièvement les faits qui à ses yeux la justifient: «La fin justifie-t-elle les moyens ? Des salariés de Continental ont en partie saccagé une sous-préfecture, après le rejet de leur pourvoi par la justice. (…)».


(1)Quand vient le moment d’aborder le conflit de Continental, ce sont les faits qui sont d’abord résumés par le présentateur: «L’exaspération et la violence dans les conflits sociaux ont donc franchi un nouveau cap, cet après-midi. Je vous le disais: les salariés de Continental à Clairoix, qui réclamaient la suspension de la fermeture de l’usine, ont été déboutés par le tribunal. Dans la foulée, 250 à 300 d’entre eux ont investi la sous-préfecture de Compiègne. Des bureaux ont été dévastés».

Suit alors un reportage qui entrelace le récit en images des événements et les paroles de salariés.

 (2) Retour en plateau. David Pujadas, plutôt que d’interroger les salariés sur les motifs de leur colère, les somme de s’expliquer sur leur «violence»:

 - David Pujadas: «Bonsoir Xavier Mathieu, vous êtes le délégué CGT de Continental à Clairoix. On comprend bien sûr votre désarroi, mais est-ce que ça ne va pas trop loin? Est-ce que vous regrettez ces violences?».
- Xavier Mathieu [délégué syndical CGT-Continental]: «Vous plaisantez j’espère? On regrette rien …».

- David Pujadas: «Je vous pose la question».

- Xavier Mathieu: «… Non, non, attendez. Qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette? Quoi? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs à côté des milliers de vies brisées? Ça représente quoi? Il faut arrêter là, il faut arrêter».

- David Pujadas: «Pour vous la fin justifie les moyens».

- Xavier Mathieu: «Attendez, la fin. On est à 28 jours de la fin, monsieur».

- David Pujadas: «Xavier Mathieu, on entend votre colère, mais est-ce que vous lancez un appel au calme ce soir ?».

- Xavier Mathieu: «Je lance rien du tout. Je n’ai pas d’appel au calme à lancer. Les gens sont en colère et la colère il faut qu’elle s’exprime. Il y a un proverbe des dernières manifestations qui dit qui sème la misère récolte la colère».

 

           On voit très bien, par déduction simple de l’exemple ci-dessus, comment on peut manipuler une information et comment informer sur une grève en effaçant le conflit entre les grévistes et le gouvernement. Les enjeux et les objectifs des syndicalistes ont été complètement négligés au profit de la démonstration de leur violence. L’importance de la manipulation de l’information aux moments des luttes sociales, varie selon les médias. Certains se contentent de parler du fameux service minimum, de rapporter dramatiquement les préjudices de la grève ou d’une manifestation sur les citoyens, et d’autres s’amusent même à inventer des sondages où les interpréter à leur aise, contre toute logique et rationalité. Dans cette dernière catégorie se classe parfaitement un article du Parisien, paru le 26 décembre 2009.

           Dans un papier «lapidaire», Le Parisien «joue les ventriloques» en prétendant faire parler «les Français» grâce un sondage sur la grève des conducteurs du RER A. Comme l’annonce le titre de l’article en question, «La grève commençait à agacer les Français». Pourtant, au vu du sondage sur lequel s’appuie l’article, «on peut se demander si la grève ne commençait pas, tout simplement, à agacer Le Parisien lui-même (ou sa direction)».[47]


[1] Axel Honneth, La société du mépris, La Découverte, Paris, 2ème édition, 2008. P 114.

[2] Acrimed.org, Acrimed, http://www.acrimed.org/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[3] Observatoire-média.info, http://www.observatoire-medias.info/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[4] Bobards-dor.fr, Bobard d’or 2012, http://www.bobards-dor.fr/2012/a-propos/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[5] La Fondation AgoraVox, Qui sommes-nous ? http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[6] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/CQFD_%28journal%29. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[7] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/Pour_lire_pas_lu. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[8] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Plan_B. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[9] Joël de Rosnay, La révolte du pronétariat, Fayard, Paris, 2006. PP 21-22.

[10]  Robert Paris, Chronologie des luttes sociales en France, le 4 décembre 2010, http://www.matierevolution.fr/spip.php?article524. Consulté: le 19/03/2012, 18h00.

[11] Guy Groux, Syndicats et politique, Chapitre VII de l’ouvrage collectif: La politique en France et en Europe, sous la direction de Pascal Perrineau et Luc Rouban, Sciences Politiques Les Presses, Paris, 2007. PP 186-187.

[12] Ibid. P 194.

[13] Fabrice d’Almeida et Christian Delporte, Histoire des médias en

France, Flammarion, Paris, 2003. PP 297-299.

[14] Ibid. PP 299-300.

[15] Francis Balle, Médias et sociétés, LGDJ-Montchrestien, 11ème édition, Paris, 2003. P 763.

[16] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, Paris, 1997. P 15.

[17] Ibid. PP 14-15.

[18] Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet Chastel, Paris, 1969. P 9.

[19] Ibid. P 10.

[20] Francis Balle, Op.cit. PP 770-771.

[21] Serge Halimi, Op.cit. P 50.

[22] Joël de Rosnay, Op.cit. P 20.

[23] Florent Dunois, «Ils ont acheté la presse» de Benjamin Dormann ; Presse: le grand naufrage des «autorités morales», le 17 avril 2012, http://www.polemia.com/article.php?id=4771. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[24] Laurent Dauré, Xavier Niel, le «capitalisme cool» à l’assaut des médias (3): le «sauveur» de la presse, le 17 avril 2012, http://www.acrimed.org/article3807.html. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[25] Joël de Rosnay, Op.cit. PP 22-23.

[26] Serge Halimi, Op.cit. P 53.

[27] Ibid. P 55.

[28] Ibid. PP 46-47.

[29] Ibid. P 58.

[30] Ibid. P 46.

[31] Francis Balle, Op.cit. P 773.

[32] Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Fayard, Paris, 1999. P 69.   

[33] Ibid. PP 70-72.

[34] Serge Halimi, Op.cit. P 25.

[35] Paul Nizan, Les Chiens de grade, Agone Editeur, Marseille, 2001. P 62.

[36] Ibid. P 154.

[37] Ibid. P 53.

[38] Henri Maler et Mathias Reymond, Médias et mobilisations sociales; La morgue et le mépris ?, Acrimed, Editions Syllepse, Paris, 2007. P 13.

[39] Ibid. P 14.

[40] Ibid. P 15.

[41] Ibid. P 16.

[42] Ibid. P 76.

[43] Ibid. P 79.

[44] Ibid. P 80.

[45] Jacques Langlois, L’enjeu des luttes sociales en France, le 15 janvier 2008, http://divergences.be/spip.php?article704. Consulté: le 16/04/2012, 18h00.

[46] Henri Maler et Mathias Reymond, Des journaux télévisés face aux «violences» des salariés, le 4 mai 2009. http://www.acrimed.org/article3132.html. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[47] Ugo Palheta, RER A: la grève commençait à agacer Le Parisien, le 29 décembre 2009. http://www.acrimed.org/article3282.html. Consulté: le 19/04/2012, 20h30.

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