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Blog de Samir Ghezlaoui

Les médias français et les luttes syndicales: un cas de critique sociale -1/3-

21 Octobre 2012 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Dossier

 Les médias français et les luttes syndicales:

un cas de critique sociale 

 Par Samir GHEZLAOUI

Introduction

                            I.       Présentation du visage médiatique en période de luttes sociales:

1.     Aperçue générale sur le mouvement syndical français ;

2.     Les liaisons entre les médias et l’ordre socio-économique établi ; 

3.     Le positionnement médiatique par rapport aux luttes sociales.

                         II.      Les médias classiques et les luttes sociales majeures en France:

1.    Mai 1968 ;

2.    Plan Juppé 1995 ;

3.    Réforme des retraites 2003 ;

4.    Le CPE en 2006 ;

5.    Réforme des retraites 2010.

                       III.      L’impact des TIC sur les rapports médias-luttes sociales:

1.    Le Web comme alternative aux médias classiques ;

2.    La relance du cinéma militant ;

3.    Hadopi et Acta pour museler le militantisme numérique.

 Conclusion

 Introduction:

       De nos jours, la philosophie de la critique sociale prend des formes plus concrètes et adaptées aux contextes spatiotemporelles différents. La critique sociale des médias rentre parfaitement dans cette hypothèse défendue notamment par Axel Honneth dans son livre  «La Société du mépris» où il assure qu’«il y a aujourd’hui une tendance croissante à exercer la critique de la société sous une forme qui se passe de toute composante d’explication sociologique. Cette évolution vient du fait que l’on considère la plupart du temps comme largement suffisant de présenter certaines situations d’anomie sociale sur la base de valeurs ou de normes bien fondées».[1] Par ailleurs, la critique sociale des médias en France retrouve son origine dans les travaux du grand sociologue Pierre Bourdieu comme son livre «Sur la télévision» et l’analyse, très controversée, du journaliste Serge Halimi publiée en 1997 et titrée «Les nouveaux chiens de garde». Ils ont fondé leur critique en se basant sur le traitement médiatique des luttes sociales et les différentes activités du mouvement syndical. La synthèse est sans appel: les médias méprisent les luttes sociales et le mouvement syndical.   

Dans cette même lignée, plusieurs  groupes qui prennent en charge le rôle de veilleurs-analystes du contenu et les orientations idéologiques des médias français, ont été créés, et assumé progressivement leur responsabilité sociale. C’est le cas de l’Acrimed, l’Observatoire français des médias (OFM), ou encore Polémia et AgoraVox.  

       En effet, Action-Critique-Médias ou Acrimed a été créé en 1996, en réaction au traitement médiatique du mouvement social de 1995 contre le Plan Juppé. Depuis sa création, cette fondation remplit le rôle d’un observatoire des médias. Elle est composée de chercheurs, d’acteurs du mouvement social, de journalistes et de professionnels des médias. L’activité d’Acrimed est fondée principalement sur la critique sociale des médias en organisant des conférences-débats et publier des articles sur son site Internet. Depuis octobre 2011, elle édite un magazine trimestriel imprimé, sous le titre de Médiacritique(s). La raison d’être d’Acrimed est de «mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante des médias».[2]

Quant à l’OFM, il a été créé le 24 septembre 2003. Ces membres sont dans une démarche active pour libérer les médias de ce qu’ils appellent l’emprise des pouvoirs économiques et politiques. Pour eux, «les logiques financières qui prévalent dans les premiers ont désormais gagné les seconds. Les pouvoirs publics, loin de garantir l’égalité du droit d’accès aux médias, le pluralisme de l’information et l’indépendance des journalistes, laissent faire et se contentent d’un pluralisme de façade».[3] On n’oublie pas de citer la fondation Polémia, créée en 2002, qui fait un travail remarquable pour réintroduire la libre confrontation des idées dans le débat public. Depuis 2010, elle organise une cérémonie parodique, baptisée les Bobards d’Or, où elle distingue chaque année, «les ‘‘meilleurs’’ des journalistes qui n’hésitent pas à mentir délibérément pour servir le politiquement correct». Son site internet est une vraie mine d’or de critique sociale des médias.[4] C’est ce que vise aussi le «média citoyen participatif», AgoraVox, créé en mars 2005 et transformé en fondation à partir du 18 juin 2008. Grâce à une présence forte sur le web, AgoraVox veut s’imposer comme un «nouveau modèle médiatique» afin de «concilier éthique et quête de neutralité informationnelle» et défendre réellement la liberté d’expression en sorte que «tout citoyen doit pouvoir s’exprimer indépendamment des ses orientations politiques, économiques, religieuses, culturelles ou sociales».[5]

            En plus des ouvrages et des fondations, plusieurs journaux ont été créés exclusivement pour analyser et émettre une critique sociale des contenus, des orientations et de la gestion des médias classiques en France, particulièrement en période de mouvements sociaux. On peut citer le CQFD (ce qu'il faut dire, détruire, développer) qui se présente en tant que «mensuel de critique et d'expérimentation sociales».[6] Sans publicité, il aborde la pauvreté et les mouvements sociaux et la critique du capitalisme des médias.

Il y avait aussi le journal satirique PLPL (pour lire pas lu), publié de juin 2000 à octobre 2005. Ce bimestriel a été spécialisé dans l’analyse du contenu de la presse française et décernait tous les trois mois la Laisse d’or pour récompenser le journaliste jugé «le plus servile».[7] Ses rédacteurs ont décidé ensuite de le fermer et de la remplacer par Le Plan B, en collaboration avec l’autre journal alternatif Fakir qui parait jusqu’à maintenant. Le premier numéro d’essai de ce journal a été distribué dans la rue le 7 mars 2006, jour de la manifestation nationale contre le CPE (contrat première embauche). Dans son numéro de mai-juin 2010, Le Plan B annonçait la suspension de sa parution.[8]

             Avec la démocratisation d’internet et la généralisation des réseaux sociaux virtuels sur le web, de nouveaux sites sont apparus et disparus aussitôt à cause des problèmes financiers et de leur hostilité à la soumission des médias aux hommes politiques et aux pouvoirs d’argent des infocapitalistes (les grands entrepreneurs et industriels qui sont en même temps les propriétaires des médias français les influents). Les deux chercheurs américains McChesney et John Nicholas parlent de Media-System. Les infocapitalistes détiennent les médias et influencent les journalistes et l’opinion. Des liaisons parfois «incestueuses» se sont ainsi progressivement nouées entre les mass-médias et le monde politique et économique.[9]

            Dans cette partie de notre exposé, nous faisons un diagnostic et nous rendons compte d’un constat général sur les relations entre les médias français et les luttes sociales. Ensuite, nous allons essayer de comprendre ce qu’ont apporté les TIC et le numérique en général à cette dualité et la critique sociale des médias, en se concentrant sur le traitement médiatique du mouvement syndical français.   

 

 Chapitre I : Présentation du visage médiatique en période de luttes sociales:

            Dans ce premier chapitre, nous allons présenter rapidement l’histoire du mouvement syndical français, meneur des luttes sociales, et sa relation avec le monde de l’information et de la communication. Par la suite nous décortiquons la relation entretenue entre les médias et les preneurs de décisions politiques et les pouvoirs économiques. A ce même niveau, il aussi capital d’exposer le positionnement des médias par rapport aux mouvements de luttes sociales.   

 1.    Aperçue générale sur le mouvement syndical français:

           La Confédération Générale du Travail (CGT) est l’un des syndicats les plus importants et influents en France. La CGT a été créée en 1895. En 1964, la CFDT (Confédération française démocratique du travail) succède à la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens). Néanmoins, une minorité de syndicalistes a gardé la dénomination de la CFTC. Il y a aussi un autre syndicat, créé en décembre 1981, qui gagne de plus en plus de terrain. Il s’agit de l’Union syndicale solidaires, appelée SUD (Solidaires Unitaires Démocratiques).


 syndicats-francois-chereque-bernard-thibault_258.jpgLes leaders syndicalistes François Chérèque (CFDT) et Bernard Thibault (CGT) dans le cortège de tête de la manifestation du 1er mai 2010 à Paris. (Reuters / Gonzalo Fuentes).

            Au début des années 1990, le mouvement syndical se heurte à un vent de nouveaux éclatements et la création de mini-syndicats. Dans le même temps, «le libéralisme fait des ravages et les syndicats sont confrontés à une situation grave: précarité, chômage, marginalisation, bas salaires, dévaluation des qualifications, remise en cause des droits sociaux menacent la société d’implosion».[10] Pire encore, le syndicalisme français est celui en Europe qui connait le taux de syndicalisation le plus bas. La désyndicalisation chronique est engendrée par la précarité et la flexibilisation du marché du travail qui jouent sur les rapports des salariés aux syndicats. Comme l’attestent certaines grandes enquêtes européennes, telle l’enquête European Social Survey (ESS), c’est en France que l’on constate le pourcentage le plus élevé de salariés qui disent ne pas disposer d’un emploi sûr, notamment dans le secteur privé. C’est en France que le pourcentage de salariés qui n’ont jamais adhéré à un syndicat est le plus élevé comparé à ceux d’autres pays européens.[11] D’autant plus que «les syndicats européens ont accepté la loi de l’économie de marché tandis que les syndicats français, tout en défendant et prenant en charge les revendications quotidiennes des salariés dans ce système, tendent à entretenir un discours de projet global qui dépasse le stade purement protestataire pour se situer comme révolutionnaire et anticapitaliste».[12]

              Pour relever, donc, le défi majeur de survie le syndicalisme français a opté pour de nouvelles stratégies de communication. Sous le label de la communication sociale, les spécialistes regroupent les manières de communiquer d’organisations très diverses: syndicats, associations, groupements culturels. L’historien se trouve donc en présence de géants, parfois endormis, et de nains, souvent hyperactifs. Les syndicats se classent parmi les géants. Après mai 1968, leurs dirigeants imposent leur image dans les médias. Téléspectateurs, auditeurs, lecteurs connaissent Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT, André Bergeron, celui de Force ouvrière, ou Edmond Maire, le leader de la CFDT. Pourtant, cette familiarité avec les caméras et les micros ne suffit pas à faire basculer les codes de représentation d’un monde syndical, marqué, dans l’action et le vocabulaire, par les luttes et les clivages ancestraux. Le passage à la communication intervient dans ce secteur sous la double pression de la crise de recrutement (désyndicalisation) et de la nécessité de séduire l’opinion. A partir de 1979, les syndicats entrent en concurrence, lors du capital scrutin des élections prud’homales qui fixent, pour quatre ans, les rapports de forces. Les équilibres instaurés dans l’après-guerre sont rompus: les organisations doivent courir après les électeurs pour défendre ou accroître leurs positions. Or, la portée de ce virage est inégalement comprise par les grandes centrales. La CFDT est la première à en saisir les effets, au début des années 1980. Elle possède en Edmond Maire un leader soucieux d’étendre son influence en sortant des méthodes traditionnelles de mobilisation. Proche du pouvoir socialiste, Maire s’interdit de jouer la contestation systématique pour gagner de l’audience. Il lui faut alors trouver de nouvelles ressources de sympathie. Forte des conseils de proches qui, tel Roland Cayrol, défendent de nouveau modèles d’analyses issus de la communication, la CFDT construit une image forgée sur celle de son populaire secrétaire. En 1983, à la faveur des élections à la Sécurité sociale, elle devient la deuxième centrale syndicale, après la CGT. Cette réussite conduit la direction à accroître ses moyens d’action en matière de communication. Tandis que Cayrol fait tester l’image de la CFDT par sondages, Claude Neuschwander supervise sa publicité. Les journaux de la centrale, CFDT Magazine (mensuel, 400 000 exemplaires diffusés) et Syndicalisme Hebdo (destiné aux activistes avec 35 000 abonnés) sont modernisé et rassemblés au sein d’un secteur «information». Edmond Maire dispose de son propre service de presse pour toucher les médias, bientôt composé d’une quinzaine de permanents. Pour les élections professionnelles de 1987, la centrale, pour la première fois, loue des espaces d’affichage commerciaux. Sûre du charisme de son leader, elle publie sa photo dans de multiples documents, nourrissant une personnalisation jusqu’ici étrangère au monde syndical. La conversion à la communication est définitive. En 1988, le secteur information est rebaptisé communication, se voit attribuer pour tâche la formation des cadres aux nouvelles méthodes de persuasion. Il doit aussi rajeunir l’image du syndicat, à commencer par son logo. Pour la première fois dans l’histoire syndicale, la CFDT est représenté par un code unique, typographique et chromatique, préalablement testé auprès du public et réalisé par un cabinet privé, qui propose un gris foncé et un orange soutenu, symboliques de l’ancrage ouvrier et salarié, mais aussi de l’action. La communication à la CFDT atteint sa vitesse de croisière lors des élections professionnelle de 1992, alors que Nicole Notat, après la parenthèse de Jean Kaspar, devient secrétaire générale du syndicat. Pour la première fois, une femme accède à la tête d’une centrale ouvrière. L’opinion éprouve de l’intérêt pour ce changement, mais pas encore de sympathie pour Nicole Notat. Aussi la CFDT décide de commander une étude d’image et de position, utile à la fois pour préparer les élections et orienter le discours de son nouveau leader. Il en ressort que le syndicalisme reste fortement perçu comme un outil de défense des salariés, un moyen de gagner en sécurité et de tempérer les violences du marché du travail. A la CFDT, la collaboration avec les publicitaires et les prestataires de services extérieurs est devenue une évidence.[13]

           A la CGT, la mutation est plus tardive. Elle intervient en 1992, lorsque la confédération décide de consulter une agence publicité et réserve des espaces payants pour les élections. La même année, son secteur «information et propagande» est transformé en secteur de «communication» qui, à son tour, se lance dans un travail de formation. Sur une dizaine d’années, entre 3000 et 4000 militants, sur les 700 000 membres théoriques que comprend la centrale, apprennent à communiquer. Pourtant, à la base, la suspicion demeure. La communication est encore perçue comme un outil patronal, une machine à casser les idéologies plutôt qu’un ensemble de techniques utiles. Les dirigeants confédéraux, qui, eux, ont compris la nécessité des changements, doivent en tenir compte. L’affaiblissement du journal La Vie Ouvrière (VO), qui parvient difficilement à s’adapter aux nouvelles règles de la direction, en constitue un important indice. Vieillie, perdant des lecteurs, la VO ne survit que grâce au numéro spécial «impôts». Crée dans les années 1970, il écoule jusqu’à deux millions d’exemplaires en période faste, attire les annonceurs, et, suprême paradoxe, n’est guère lu que par les cadres et un public occasionnel. La chute vertigineuse des ventes de la VO (120 000 exemplaires en 1985, contre 400 000 dans les années 1950) ne s’explique pas seulement par la désaffection des salariés à l’égard de l’action syndicale. En 1999, la moyenne des ventes dépasse à peine les 30 000 exemplaires et le déficit financier du magazine atteint 29 millions de francs. En 2001, la VO devient la NVO, La Nouvelle Vie Ouvrière. Pour ce nouveau départ, la maquette est revue, le contenu révisé, l’équipe de direction profondément modifiée. Malgré les réticences, le travail sur l’image de la centrale avance. Depuis 1992, la CGT commande des enquêtes à l’institut CSA et s’adresse à une agence publicitaire pour redresser son image. L’évolution est lente. Toutefois, le choix du nouveau et jeune leader Bernard Thibault, élu en 1999, manifeste bien le changement d’optique. La centrale le met en avant, en raison de la sympathie dont il bénéficie dans l’opinion, depuis les grèves très médiatisées de décembre 1995 qui ont révélé la personnalité de ce cheminot. Précisément, la véritable stratégie de la CGT, guidée en cela par ses conseils en communication, consiste, dans les années 1990, à gagner des points dans l’opinion à la faveur des crises. Les enquêtes montrent que les conflits sociaux les plus durs lui profitent. Parmi toutes les centrales syndicales, c’est à la CGT que les salariés font le plus confiance, en raison de cette image radicale. Le revers de la situation est que les périodes routinières lui sont néfastes: cette même image effraie des salariés redoutant d’être mal vu par leur hiérarchie si, d’aventure, ils adhéraient à la CGT. Ce décalage rend plus urgente encore une communication régulière qui dissocie l’image du syndicat des seules grèves et manifestations.[14]

 2.    Les liaisons entre les médias et l’ordre socio-économique établi: 

            La relation entre les médias et les pouvoirs politique et économique et l’ordre social est définie par «l’échec historique du marxisme-léninisme». Et pour cause les médias «ne sont libres que s’ils obéissent aux lois du marché. L’économie de marché, désormais, fait cause commune avec le respect des libertés, de toutes les libertés».[15] Aussi, en France on ne trouve pas anormal que des journalistes-femmes de ministres interrogent un président. Cependant, Serge Halimi exprime son exaspération par rapport à une telle situation: «l’étranger, où l’on va toujours goulûment chercher les dernières philippiques contre nos ‘‘archaïsmes’’ sociaux, s’est déclaré étonné par ce type de pratique un peu féodale qui illustrait de manière sans doute trop voyante la réalité des rapports incestueux entre médias et pouvoir (…) Le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, expliquait il y a fort longtemps que ‘‘le journalisme, c’est le contact et la distance’’. Il ne reste plus guère que le contact».[16] Un salarié de TF1 résume la relation entre le pouvoir politique et les médias comme suit: «les journalistes politiques souhaitent se mettre en valeur aux yeux des hommes de pouvoir, avoir des rapports d’amitié avec eux sous prétexte d’obtenir des informations. Mais cela les rend courtisans, ils ne font plus leur métier (…) Quand le ministre fend la foule et vient leur serrer la main, ça leur fait vraiment plaisir. Ils vont aussi en tirer de menus avantages: les PV qui sautent, une place en crèche pour les enfants, des appartements pas chers grâce à la ville de Paris».[17]

           Cette potentialité pour la subjectivité a ramené l’information en général et particulièrement celle de la télévision à devenir un spectacle. La réalité n’intéresse presque personne. Le plus intéressant pour les journalistes c’est de construire leur propre réalité et la vendre à l’opinion. Guy Debord parle de «d’une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation».[18] Plus précis, l’auteur de «La société du spectacle» explique que «le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images».[19] Au final, Debord veut démontrer que la réalité des médias c’est celle qui parait et non pas celle qui existe réellement (paraitre au détriment d’avoir). Et puisque les médias sont gérés comme un produit économique, la réalité individuelle -celle des acteurs qui maintiennent l’ordre capitaliste établi- est devenue sociale. Ainsi, la majorité des médias, détenus par les infocapitalistes, remplit un nombre important de caractéristiques qu’on trouve dans la propagande. C’est la propagande des détenteurs de l’argent et de la décision politique. Cette approche sur le processus de la «propagande des riches» est défendue notamment par Jaques Ellul qui pense que «la propagande apparait à mesure que les sociétés s’enrichissent et que leurs classes moyennes sont épargnés par la misère. D’abord, parce que ces dernières sont moins pressées par les préoccupations immédiates de la vie quotidienne: les hommes deviennent disponibles. Ensuite, parce que le développement s’accompagne de la multiplicité des médias. C’est par conséquent à double titre que la richesse est ‘‘objectivement’’ l’alliée de la propagande. Les victimes de l’une comme de l’autre dans les sociétés modernes sont les classes moyennes, ni très riches, ni très pauvres, que ne cessent de s’étendre».[20]

En France, depuis plusieurs années, a épousé la culture infocapitaliste. On a assisté à des fusions, des regroupements et des achats de titres par des hommes d’affaires et des grands groupes industriels.  Actuellement, la concentration totale des supports médiatiques classiques aux mains de quelques groupes industriels est pratiquement atteinte. Le plus grave encore c’est que ce choix économique n’ait pas épargné même les grands médias, dits de gauche. Dans ce cadre Halimi évoque une déclaration de Laurent Joffrin, alors directeur de rédaction de Libération: «on a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche».[21] À juste titre, Libération a cédé 37% de son capital à Edouard de Rothschild. Le groupe Socpresse, qui édite quelque 70 titres, dont Le Figaro, l’Express, …, a lui-même été acheté par Serge Dassault. Le groupe Hachette, contrôlé par Arnaud Lagardère, détient 47 magazines (dont Elle et Première) et des quotidiens comme La Provence et Nice Matin. Selon un article de presse d’Ignacio Ramonet, du Monde Diplomatique, «la presse écrite indépendante risquerait peu à peu de tomber sous le contrôle d’un  petit nombre d’industriels -Bouygues, Dassault, Lagardère, Pinault, Arnault, Bolloré, Bertelsmann,…- qui multiplient les alliances entre eux et menacent le pluralisme».[22] 

            Dans une présentation du livre «Ils ont acheté la presse» de Benjamin Dormann, paru au début de l’année 2012, le site de la fondation Polémia s’en prend violement à la presse de gauche: «Au final, l’essentiel de la presse d’opposition est passée au fil des ans, sans l’assumer, du rôle de porte-parole des descendants historiques du «J’accuse !» à celui de  chambre d’écho des partisans du «J’achète !». En tout cas ce raccourci résume bien la pensée de Dormann, exprimée dans ce livre. A travers trois cas emblématiques, ceux du Monde, du Nouvel Observateur et de Libération, l’auteur étudie la déchéance de ces organes. «Menacés de naufrage malgré les aides constantes prodiguées par les gouvernements successifs, ils ont fini par confier leurs destinées aux barons de la Haute Banque et aux hérauts du super capitalisme le plus cynique».[23]

           Pour essayer de constater ce que peuvent apporter ces rachats comme manipulation ou subjectivité sur le contenu de la presse, reprenons l’exemple du Monde dont une partie importante d’actions a été rachetée par Xavier Niel, patron de Free.

Le 4 avril 2012, Le Monde écrit: «En lançant les hostilités dans la téléphonie mobile, Free a incontestablement frappé un grand coup. Ses offres à prix cassés ont déstabilisé ses concurrents, installés de longue date sur ce marché lucratif».  Quatre jours plus tard, Le Figaro.fr publie un article sur les salariés de Free qui «témoignent des pratiques managériales brutales mises en œuvre sur certains de ses sites. Pression constante, renvois ‘‘à tort et à travers’’, licenciements en public y seraient fréquents». Le même journal rapporte, toujours le 8 avril, que «Bernard Alain, responsable télécoms de Force Ouvrière, cité par Europe 1, explique avoir déjà entendu parler de licenciements publics sur d’autres sites. Un délégué CFDT évoque même ‘‘un terrorisme managérial’’». Le lendemain, le 9 avril, SudOuest.fr écrit: «Sur Europe 1 et RTL, des anciennes salariées ont en effet raconté comment elles ont été licenciées en public et ‘‘humiliées’’ par leur hiérarchie». Puis chez Free «on rappelle surtout les 900 emplois créés dernièrement, grâce notamment à l’offre Free Mobile, même si l’entreprise ne conteste pas formellement les méthodes de licenciements dénoncées par les anciennes salariées». Bizarrement, Le Monde n’évoque même pas cette affaire sur ses colonnes. Au contraire, il prend encore une fois la défense de Free lors de la première grande panne de réseau de l’opérateur de la téléphonie mobile. Le 13 avril 2012, il écrit: «Les pannes de réseau que subissent les clients de l’opérateur mobile sont moins nombreuses».[24]

           Ces relations entre médias er argent ont conduit à la prolifération de la subjectivité, du mensonge, de la manipulation et le passage sous silence des informations capitales (comme les scandales politiques et financiers). On procède également au maintien de la peur et la mise en scène quotidienne de la terreur (criminalité, drogues, terrorisme et catastrophes naturelles) afin de maintenir «dans le rang» des foules de plus en plus difficilement «contrôlables». Patrick Le Lay, alors PDG de TF1: «Le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible». [25] Cette vision a été déjà dénoncée par Paul Nizan, il y plusieurs années: «M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui». Depuis, ce qui a surtout changé, c’est que les journalistes parlent comme Michelin. Les rubriques économiques sont «colonisées idéologiquement par les thuriféraires de l’ordre social».[26] Tout cet amalgame entre différente postures a engendré des médias soumis à toutes les exigences de leurs patrons. L’une de ces exigences, dissimulée, c’est d’assommer les revendications sociales du peuple et le discrédit du mouvement syndical, à chaque fois que la nécessité l’oblige.

           Sur cette lancée, on retrouve l’idéologie économique de TF1. Selon Pierre Péan et Christophe Nick, dans leur ouvrage «TF1: un pouvoir»: «un reportage social, ce sont les écoles de commerce, l’économie, c’est la Bource, les finances, etc. (…) S’il y a des problèmes d’emploi, c’est parce que c’est dur pour un patron d’embaucher. Le monde l’entreprise n’est pas celui des salariés, c’est d’abord le portrait d’entrepreneurs dont il faut valider les efforts, car ce sont eux qui vont relancer l’investissement».[27] Le magazine 7 sur 7, présenté par Anne Sinclair, explore déjà l’étape suivante: «il est difficile de céder sur les salaires: les marchés financiers guettent la moindre faiblesse française». Dans ce même sens, Franz-Olivier Giesbert, directeur de la rédaction du Figaro à l’époque, interpelle Jacques Chirac: «si la France en est là, n’est-ce pas à cause de ses rigidités et, notamment, de la barrière du salaire minimum qui bloque l’embauche des jeunes ou des immigrés ?». Philipe Manière, du Point, «répète la même marotte» de M. Giesbert et du patronat. Il pense et défend que la «revalorisation du salaire minimum représenterait un coup de pousse assassin». Dépassant le seuil du censé, M. Manière explique que «l’inégalité des revenus, dans une certaine mesure, est un facteur de l’enrichissement des plus pauvres et du progrès social».[28]

C’est dire, depuis le début des années 1990 jusqu’à nos jours, en 2012, l’argument de la crise économique est le plus utilisé pour mater toute revendication salariale ou ouvrière par les médias au profit du patronat.

           Paradoxalement, comme il l’a bien illustré Serge Halimi, «au moment de négocier leurs salaires, les professeurs d’économie cathodique sont moins scandalisés par l’éventuelle ‘‘faiblesse’’ de leurs employeurs». Lors d’un débat organisé sur TF1, «un jeune intervenant demande pourquoi, au lieu de toujours baisser les salaires, on n’impose pas un gel des traitements les plus élevés comme, ‘‘par exemple, au dessus de 100 000 francs par mois’’. Le ministre présent sur le plateau lui demande de préciser son propos. Et, directement menacé par cette suggestion, Patrick Poivre d’Arvor ajoute aussitôt: ‘‘parce que là, on ne comprend pas bien le sens de la question’’».[29]  

           Il faut mentionner enfin que cette situation de prise en otage de la liberté d’expression par l’argent et la politique représente les prémices d’une pensée unique que définie S. Halimi comme «pas neutre, elle n’est pas changeante. Elle traduit en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international. Elle rêve d’un débat démocratique privé de sens puisqu’il n’arbitrerait plus entre les deux termes d’une alternative». Il affirme que «céder à cette pensée ; c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris politique et le règne de l’argent».[30] Cette responsabilité de lutte contre «la pensée unique» et «ses manipulations» a été prise en charge par les syndicats et les différents activistes du mouvement sociale. Selon Herbert Marcuse: «Seuls les exclus du système unidimensionnel gardent une lucidité suffisante pour percevoir la manipulation dont les autres sont victimes et dont ils sont encore partiellement et peut-être provisoirement épargnés. En marge de la société industrielle, ils ne se sont pas inculqués de cette idéologie. Les étudiants, les travailleurs immigrés, les déshérités sont les derniers dépositaires de l’espérance révolutionnaire. Ces nouvelles forces joueront le rôle de catalyseur auprès de la classe ouvrière. Celle-ci demeure une classe révolutionnaire en dépit de son conformisme».[31] D’ailleurs, de nos jours, seuls des journaux communistes font exception à la récupération capitaliste de leur contenu comme l’Humanité et Lutte Ouvrière. Et cela malgré les difficultés financières qui les menacent et peuvent engendrer leur disparition à tout moment. 

 3.    Le positionnement médiatique par rapport aux luttes sociales:

            Comme on l’a bien expliqué, ci-dessus, les journalistes cherchent toujours les salaires les plus élevés mais quand il s’agit des simples travailleurs, ils changent de discours. Cette attitude résume en gros le positionnement des médias par rapport aux luttes sociales. Pierre Bourdieu est l’un des premiers qui ont évoqué le «mépris du syndicalisme par les médias».

           Lors de la grève des fonctionnaires de novembre décembre 1995 contre le Plan Juppé, le journaliste Daniel Schneidermann a remarqué que «le traitement par les médias (de cette grève), et notamment la télévision, semblait offrir une certaine prise à la critique d’unanimisme».[32] A l’époque, animateur de l’émission Arrêt sur images diffusée sur la cinquième chaîne (actuelle France 5), D. Schneidermann décide de faire un épisode particulier de son émission, en 1996, en organisant un débat entre Bourdieu et deux journalistes de son choix. Pierre Bourdieu choisit donc comme adversaires les deux journalistes Guillaume Durand (à l’époque journaliste de TF1 et de LCI) et Jean-Marie Cavada (animateur à l’époque de la Marche du siècle d’Antenne 2 - France 2 actuelle). Pierre Bourdieu n’a pas hésité à accuser directement Cavada d’avoir défavorisé un chef des grévistes de la SNCF, le cégétiste Bernard Thibault, dans la répartition des temps de parole d’une récente «Marche du siècle», en «ne l’encourageant pas assez explicitement à s’exprimer, et notamment en ne prononçant pas son nom pour l’inciter ‘‘personnellement’’ à parler».[33]

           Quoique Cavada ait bien défendu sa neutralité, Bourdieu sort de cette émission plus convaincu que jamais que l’orientation de la télévision est tout à fait hostile à toute pensée critique. Il a contesté le fait de ne pas avoir pu s’exprimer à cause des interruptions exagérées et répétées de Jean-Marie Cavada. Cette vision du sociologue l’a conduit à écrire l’ouvrage célèbre «Sur la télévision», en 1996. Une année plus tard, en 1997, Serge Halimi enfonce le clou et exprime d’un réquisitoire très dur, dans «Les nouveaux chiens de garde», sa consternation par rapport au «mépris médiatique» de toutes les luttes sociales contre toutes les réformes, jugées toujours par les journalistes comme étant courageuses et nécessaires quelle que soit leur nature. Il écrit: «intelligence contre irrationalité, ouverture contre repli, avenir contre passé, ordre contre meute: tous ces fragments d’un discours méprisant de caste et de classe resurgiront au moment des manifestations contre le Plan Juppé».[34]

           L’explication de cette prise de position «inique», on la retrouve justement chez l’inspirateur de Halimi, en l’occurrence le philosophe Paul Nizan (auteur du livre Les chiens de garde). Nizan affirme qu’en politique «indifférent veut dire satisfait (…) L’étiquette de ‘‘sans parti’’ dans la société bourgeoise n’est que l’expression voilée, hypocrite, passive, de l’appartenance au parti des repas, au parti des gouvernants, au parti des exploiteurs».[35] Par contre, explique Paul Nizan, «le technicien de la philosophie révolutionnaire sera l’homme d’un parti (la classe révolutionnaire et les travailleurs). La moindre assemblée syndicale comporte plus de points d’application de la pensée concrète qui est la véritable philosophie, que l’inauguration d’une statue de philosophe, ou qu’une discussion de sages».[36] Si on suit donc le raisonnement de Nizan, le patronat et le capitalisme ont peur de la deuxième catégorie, celle des syndicalistes, et utilisent la première catégorie, dans notre cas les journalistes, pour se protéger car la force ouvrière est la seule qui peut «les mettre au pied du mur. De leur demander leur pensée sur la rationalisation des usines, sur le chômage, sur la politique, etc., sur tous les éléments qui occupent vraiment la terre».[37]

           Les médias sont donc les gardiens d’un consensus, pour ne pas reprendre l’expression de chiens de garde; celui imposé par les pouvoirs politico-financiers contre les petites et classes ouvrières. Les médias profitent de leur pouvoir d’influence sur l’opinion publique pour «tracer symboliquement le périmètre des problèmes et des solutions légitimes, et de garder ainsi les frontières du politiquement acceptable. La construction médiatique des questions sociales repose sur des problématisations -des mises en mots et en forme- qui ne sont nullement innocentes».[38] La grande technique utilisée par les médias pour atteindre leurs objectifs est la vraie-fausse expertise. «Présentateurs-chroniqueurs-éditorialistes, flanqués d’une cohorte d’experts attitrés, soutiennent les discours politiques dominants et enserre la mise en mots et en images des mobilisations sociales qui affrontent les remises en cause de l’Etat social et du code du travail: l’invocation de l’ ‘‘urgence’’ des ‘‘réformes’’ et de la ‘‘nécessité’’ du ‘‘dialogue’’».[39]

           Les médias défendent, sans aucune concession et avec le degré de virilité nécessaire, tout texte ou projet de loi qui comporte dans son appellation le mot «réforme».  En 1995, la quasi-totalité des grands médias ont soutenu la Réforme de la Sécurité sociale. En 2001, ils ont salué la Réforme du statut de la SNCF. En 2002, ils ont apprécié la Réforme du statut des intermittents. En 2003, ils se sont félicités de la Réforme des retraites (la loi Fillon) et du statut des agents de service dans l’éducation nationale. En 2005, ils ont beaucoup aimé le «Contrat nouvelle embauche» et un peu moins le «Contrat première embauche» en 2006.[40]

           Dans un article, paru sur le journal Le Monde diplomatique de novembre 2003, et intitulé «Les médias, gardiens de l’ordre social», les deux journalistes Gilles Balbastre et Pierre Rimbert résument le parcours de la quasi-totalité des médias dominants en France: «depuis le milieu des années 1980, l’urgence d’une réforme libérale des structures de l’Etat social mises en place à la Libération a été régulièrement proclamée par Le Point comme par Le Nouvel Observateur, par Le Monde comme par Le Figaro, sur TF1 comme sur France 2, sur France-Inter comme sur Europe 1. La hiérarchie des rédactions balise les chemins éditoriaux le long desquels va serpenter la couverture quotidienne d’une grève ou d’un conflit. En 1993, le directeur du Point exigeait que M. Edouard Balladur, fraichement nommé premier ministre, opère sans tarder ‘‘la chirurgie annoncée sur les retraites et la Sécurité sociale’’. Dix ans plus tard, le directeur délégué du Nouvel Observateur, notant à regrets que ‘‘la France est l’un des derniers pays à n’avoir réformé ni sa Sécurité sociale ni ses retraites’’, exhortera le gouvernement à franchir enfin ‘‘le mur de la réforme’’».[41]

           Cette logique qualifie les motifs des grévistes et manifestants d’irrationnels. Ils sont réduits à des témoignages d’ambiance, car c’est à peine s’ils méritent d’être entendus. L’idée générale de la presse éditoriale est de débattre sur la méthode et non sur le contenu, en évoquant le dialogue social. En général, «la place accordée au point de vue des salariés dans les médias est proportionnée à la place accordée aux questions sociales. Quand celles-ci sont réduites à la portion congrue ou sont préalablement soumises à leur formatage médiatique, comment s’étonner si les ouvriers et les employés sont interdits d’expression et écartés des débats ? Les questions sociales (précarité des salariés, licenciements et délocalisations, accidents du trvail, etc.) font surtout irruption sous la forme de mobilisations: ce sont elles qui forcent la porte des médias».[42]

           Une analyse sociologique de Sébastien Rouquette dévoile, par exemple, qu’entre 1989 et 1990 «les plateaux de débats télévisés ne comptaient que 10% d’ouvriers et d’employés invités à s’exprimer, alors qu’ils représentent 60% de la population active. (…) Par contre 53% d’invités appartenaient au groupe de Cadres et intellectuels qui représentent 10% de la population active». La même étude analyse plusieurs émissions de débats et le résultat est toujours le même: la classe ouvrière est sous-représentée dans les médias. Juste pour illustration, entre 1994 et 1997, Michel Field, avec son émission L’Hebdo sur Canal+, n’a reçu aucun ouvrier ou employé (en tant que citoyens ordinaires) et seulement 2,5% de ses invités étaient des cadres syndicaux.[43] Dans le même sens l’association Désintox publie une étude en 2003, analysant 713 tribunes du quotidien Le Monde: «aucune d’ouvriers ou d’employés (simples), 61 tribunes d’auteurs issus de milieux associatifs et syndicats dont 14 responsables syndicaux».[44] 

           Le discours médiatique est d’une pauvreté affligeante pour ce qui est de l’interprétation des combats des grévistes et des manifestants. En 2008, comme c’est le cas souvent, les médias «se contentent de reproduire les effets de muscle des politiciens, qui cherchent le rapport de forces et le conflit afin de casser tout mouvement social pour l’avenir, et de stigmatiser les agents de la SNCF, de la RATP et de la fonction publique, ces privilégiés, ces fainéants, ces pelés et galeux d’où viendrait tout le mal».[45] L’image des syndicats dans les médias est celle de gens violents, qui ont tort et représentent un risque pour la stabilité économique du pays. Afin de comprendre ce mécanisme de discrédit qui vise les syndicalistes à chaque fois, reproduisons à ce niveau un extrait d’une analyse publiée par le site Acrimed.org sur le mouvement de contestation des salariés de continental contre la délocalisation de leur usine, en 2009, intitulée «Des journaux télévisés face aux ‘‘violences’’ des salariés».[46]

           Le mardi 21 avril 2009, dans la matinée. Les salariés de Continental (l’usine de Clairoix en Picardie qui contient quelques 1100 employeurs) attendent la décision du tribunal administratif qui doit se prononcer sur la validité (légale) de modalités de décision de fermeture de leur entreprise:

 Le même jour, à 20 h sur France 2 :pujadasmathieu.jpg

           David Pujadas, présentateur vedette du JT de France 2, parmi les titres du journal, pose la question qui le tourmente; avant d’exposer brièvement les faits qui à ses yeux la justifient: «La fin justifie-t-elle les moyens ? Des salariés de Continental ont en partie saccagé une sous-préfecture, après le rejet de leur pourvoi par la justice. (…)».


(1)Quand vient le moment d’aborder le conflit de Continental, ce sont les faits qui sont d’abord résumés par le présentateur: «L’exaspération et la violence dans les conflits sociaux ont donc franchi un nouveau cap, cet après-midi. Je vous le disais: les salariés de Continental à Clairoix, qui réclamaient la suspension de la fermeture de l’usine, ont été déboutés par le tribunal. Dans la foulée, 250 à 300 d’entre eux ont investi la sous-préfecture de Compiègne. Des bureaux ont été dévastés».

Suit alors un reportage qui entrelace le récit en images des événements et les paroles de salariés.

 (2) Retour en plateau. David Pujadas, plutôt que d’interroger les salariés sur les motifs de leur colère, les somme de s’expliquer sur leur «violence»:

 - David Pujadas: «Bonsoir Xavier Mathieu, vous êtes le délégué CGT de Continental à Clairoix. On comprend bien sûr votre désarroi, mais est-ce que ça ne va pas trop loin? Est-ce que vous regrettez ces violences?».
- Xavier Mathieu [délégué syndical CGT-Continental]: «Vous plaisantez j’espère? On regrette rien …».

- David Pujadas: «Je vous pose la question».

- Xavier Mathieu: «… Non, non, attendez. Qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette? Quoi? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs à côté des milliers de vies brisées? Ça représente quoi? Il faut arrêter là, il faut arrêter».

- David Pujadas: «Pour vous la fin justifie les moyens».

- Xavier Mathieu: «Attendez, la fin. On est à 28 jours de la fin, monsieur».

- David Pujadas: «Xavier Mathieu, on entend votre colère, mais est-ce que vous lancez un appel au calme ce soir ?».

- Xavier Mathieu: «Je lance rien du tout. Je n’ai pas d’appel au calme à lancer. Les gens sont en colère et la colère il faut qu’elle s’exprime. Il y a un proverbe des dernières manifestations qui dit qui sème la misère récolte la colère».

 

           On voit très bien, par déduction simple de l’exemple ci-dessus, comment on peut manipuler une information et comment informer sur une grève en effaçant le conflit entre les grévistes et le gouvernement. Les enjeux et les objectifs des syndicalistes ont été complètement négligés au profit de la démonstration de leur violence. L’importance de la manipulation de l’information aux moments des luttes sociales, varie selon les médias. Certains se contentent de parler du fameux service minimum, de rapporter dramatiquement les préjudices de la grève ou d’une manifestation sur les citoyens, et d’autres s’amusent même à inventer des sondages où les interpréter à leur aise, contre toute logique et rationalité. Dans cette dernière catégorie se classe parfaitement un article du Parisien, paru le 26 décembre 2009.

           Dans un papier «lapidaire», Le Parisien «joue les ventriloques» en prétendant faire parler «les Français» grâce un sondage sur la grève des conducteurs du RER A. Comme l’annonce le titre de l’article en question, «La grève commençait à agacer les Français». Pourtant, au vu du sondage sur lequel s’appuie l’article, «on peut se demander si la grève ne commençait pas, tout simplement, à agacer Le Parisien lui-même (ou sa direction)».[47]


[1] Axel Honneth, La société du mépris, La Découverte, Paris, 2ème édition, 2008. P 114.

[2] Acrimed.org, Acrimed, http://www.acrimed.org/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[3] Observatoire-média.info, http://www.observatoire-medias.info/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[4] Bobards-dor.fr, Bobard d’or 2012, http://www.bobards-dor.fr/2012/a-propos/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[5] La Fondation AgoraVox, Qui sommes-nous ? http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/. Consulté: le 20/04/2012, 20h30.

[6] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/CQFD_%28journal%29. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[7] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/Pour_lire_pas_lu. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[8] Wikipédia.org, http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Plan_B. Consulté: le 15/04/2012, 19h00.

[9] Joël de Rosnay, La révolte du pronétariat, Fayard, Paris, 2006. PP 21-22.

[10]  Robert Paris, Chronologie des luttes sociales en France, le 4 décembre 2010, http://www.matierevolution.fr/spip.php?article524. Consulté: le 19/03/2012, 18h00.

[11] Guy Groux, Syndicats et politique, Chapitre VII de l’ouvrage collectif: La politique en France et en Europe, sous la direction de Pascal Perrineau et Luc Rouban, Sciences Politiques Les Presses, Paris, 2007. PP 186-187.

[12] Ibid. P 194.

[13] Fabrice d’Almeida et Christian Delporte, Histoire des médias en

France, Flammarion, Paris, 2003. PP 297-299.

[14] Ibid. PP 299-300.

[15] Francis Balle, Médias et sociétés, LGDJ-Montchrestien, 11ème édition, Paris, 2003. P 763.

[16] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, Paris, 1997. P 15.

[17] Ibid. PP 14-15.

[18] Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet Chastel, Paris, 1969. P 9.

[19] Ibid. P 10.

[20] Francis Balle, Op.cit. PP 770-771.

[21] Serge Halimi, Op.cit. P 50.

[22] Joël de Rosnay, Op.cit. P 20.

[23] Florent Dunois, «Ils ont acheté la presse» de Benjamin Dormann ; Presse: le grand naufrage des «autorités morales», le 17 avril 2012, http://www.polemia.com/article.php?id=4771. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[24] Laurent Dauré, Xavier Niel, le «capitalisme cool» à l’assaut des médias (3): le «sauveur» de la presse, le 17 avril 2012, http://www.acrimed.org/article3807.html. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[25] Joël de Rosnay, Op.cit. PP 22-23.

[26] Serge Halimi, Op.cit. P 53.

[27] Ibid. P 55.

[28] Ibid. PP 46-47.

[29] Ibid. P 58.

[30] Ibid. P 46.

[31] Francis Balle, Op.cit. P 773.

[32] Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Fayard, Paris, 1999. P 69.   

[33] Ibid. PP 70-72.

[34] Serge Halimi, Op.cit. P 25.

[35] Paul Nizan, Les Chiens de grade, Agone Editeur, Marseille, 2001. P 62.

[36] Ibid. P 154.

[37] Ibid. P 53.

[38] Henri Maler et Mathias Reymond, Médias et mobilisations sociales; La morgue et le mépris ?, Acrimed, Editions Syllepse, Paris, 2007. P 13.

[39] Ibid. P 14.

[40] Ibid. P 15.

[41] Ibid. P 16.

[42] Ibid. P 76.

[43] Ibid. P 79.

[44] Ibid. P 80.

[45] Jacques Langlois, L’enjeu des luttes sociales en France, le 15 janvier 2008, http://divergences.be/spip.php?article704. Consulté: le 16/04/2012, 18h00.

[46] Henri Maler et Mathias Reymond, Des journaux télévisés face aux «violences» des salariés, le 4 mai 2009. http://www.acrimed.org/article3132.html. Consulté: le 19/04/2012, 21h00.

[47] Ugo Palheta, RER A: la grève commençait à agacer Le Parisien, le 29 décembre 2009. http://www.acrimed.org/article3282.html. Consulté: le 19/04/2012, 20h30.

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