Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Blog de Samir Ghezlaoui

Les médias français et les luttes syndicales: un cas de critique sociale -2/3-

21 Octobre 2012 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Dossier

Chapitre II : Les médias classiques et les luttes sociales majeures en France

Par Samir GHEZLAOUI

            Dans ce deuxième chapitre, nous présenterons le traitement médiatique détaillé des luttes sociales les plus marquantes en France et nous décortiquerons l’attitude générale de positionnement, tenue par les journalistes des médias classiques par rapport au  rôle des acteurs syndicaux et la légitimité de chacune de ses luttes: Mai 1968, et les mouvements de contestation contre le Plan Juppé 1995, la réforme des retraites 2003, le CPE 2006 et aussi contre la réforme des retraites de 2010.

     1.   Mai 1968:

          Les événements de mai 1968 marquent une étape importante, non seulement pas dans le mouvement syndical, mais aussi de l’histoire de la Vème République française. La série de grèves et de manifestations ont secoué le gouvernement français et obligé le Général De Gaule à démissionner, quelques mois plus tard, de la présidence de la République. Tout est lancé par un mouvement étudiant d’occupation de l’université de La Sorbonne et de la faculté de Nanterre pour contester contre le régime gaullien, le conservatisme et le capitalisme. Puis les choses se sont précipitées avec l’implication du mouvement syndical-ouvrier qui a organisé conjointement avec les étudiants, pendant des semaines, plusieurs manifestations et des grèves générales qui ont paralysé toute la France. On peut lire sur le manifeste du comité estudiantin d’action, Censier, un appel des étudiants pour l’unification de toutes les forces militantes françaises contre l’ordre sociopolitique de l’époque: «que les étudiants cessent d’être des privilégiés de la culture et de futurs exploiteurs, en rendant immédiatement à la société, sous forme d’encadrement, ce que la société leur a donné à titre de privilège individuel. Supprimons-nous: devenons des travailleurs pour que tous les travailleurs deviennent des privilégiés, (des ayants droit au choix de leur propre destin)».[1]

MAI-68.jpg            Comme on l’a expliqué antérieurement, les théoriciens et les penseurs de la critique sociale prédisent que toute volonté de changement ne peut être exprimée que par l’unification de toutes les tendances syndicales, ce qui s’est réellement passé en mai 68 au grand bonheur de ces anticapitalistes et au malheur des «chiens de garde». Le traitement médiatique de cette vraie révolte populaire a connu, en cette époque, un certain équilibre grâce à quelques plumes militantes.

           Sans trop attendre, Le nouvel Observateur appuie la contestation en marche, et fait paraitre le 29 mai, un entretien de Jean Paul Sartre avec Daniel Cohn-Bendit, intitulé: «L’imagination au pouvoir». L’Humanité, méfiante à l’égard d’un mouvement étudiant que les communistes ne contrôlent pas, elle dénonce, par la plume de Georges Marchais, dans article paru le 3 mai, «les faux révolutionnaires à démasquer». Mais rapidement, elle efface ses réserves dès lors que la crise sociale succède à la crise universitaire. A vrai dire, peu de journaux soutiennent ouvertement le gouvernement, à part Le parisien-libéré, France-Soir ou Le Figaro. Le Monde, depuis longtemps critique à l’égard du président De Gaulle, se prononce pour son départ. Il a même tenté d’être une sorte de porte-parole des syndicats pour convaincre le reste des médias de soutenir ce mouvement. On pouvait lire sur ses colonnes par exemple: «La CGT, la CFDT et la FEN appellent à une grève générale. (…) Les journalistes vont-ils la suivre ?». Le plus remarquable durant ce mouvement, c’est que même les employés des imprimeries ont tenté d’imposer un droit de regard sur le contenu des informations publiées. A plusieurs reprises, ils refusent d’imprimer tel ou tel titre, ou telle ou telle nouvelle, imposent l’insertion d’un communiqué, ou contraignant le quotidien à paraitre avec des blancs, voire des caches sur certaines photographies jugées dévalorisantes pour les grévistes. Les communiqués et les tracts s’en prenaient  particulièrement à la censure qu’exerçait la télévision sur les mouvements de grèves et les manifestations, en adoptant des slogans comme «La police vous parle tous les soirs à 20h» ou encore «libérez l’ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française». La télévision, ne pouvant plus ignorer ce qui se passait, finit par abdiquer, tout de même en taisant complètement les motifs de la révolte et en se concentrant sur la démonstration de ses conséquences négatives. Malgré cette partialité, 31 journalistes de la télévision et 23 de la radio sont licenciés, juste après la fin des évènements.[2]

           Il faut dire que durant la révolte de mai 1968, le mouvement syndical a bénéficié du soutien de la majorité de la presse écrite (sauf celle dite de droite) et obligé la radio et la télévision, même si d’une manière très défavorable, à couvrir ses activités. Mais voilà que plus de 40 ans après, les médias expriment une certaine réserve sur ces événements, certainement par peur de faire l’éloge d’une révolte qui a secoué violemment l’ordre sociopolitique et capitaliste de la France. 

           En tout cas s’est ce qu’affirme le site de l’Acrimed en 2008: «Répartie sur trois mois, la commémoration de Mai 68 s’est répandue dans tous les médias. Un raz-de-marée éditorial qu’il est quasiment impossible de restituer, mais dont il n’est pas inutile de se demander ce qu’il a laissé après son passage». On analyse, pour illustration, le cas de la radio RTL (Radio Télévision Luxembourg du groupe multinational Bertelsmann). Parce que RTL est la première station de radio par son audience et qu’elle se targue d’avoir été, il y a 40 ans, au cœur des évènements: «RTL célèbre le quarantième anniversaire des “évènements” qui ont transformé la société française». Les festivités ont débuté dès le 1er mars 2008 avec l’émission «Le journal inattendu» de Laurence Ferrari. Le titre de l’émission annonçait: «Le journal inattendu refait mai 68». Non pas «faire à nouveau», ni même «rejouer» ou «revivre», mais «refaire comme on refait une toiture: une entreprise de réfection». Du 1er mars au 26 mai, le thème Mai 68 a été abordé plus de trente fois, sur RTL matin, sur RTL soir, en compagnie des chroniqueurs attitrés et d’illustres invités, au travers de livres, BD, CD et DVD, question d’avertir qu’il ne reste de cette révolte que des affaires commerciales et non pas des valeurs militantes.[3]

 2.  Plan Juppé 1995:

           Le plan d’Alain Juppé, alors premier ministre, a été annoncé en novembre 1995 dans le but de réformer les retraites, la sécurité sociale et la fonction publique. Telle une traînée de poudre, les manifestations et les grèves se suivent et se radicalisent jusqu’au retrait du désormais ironie du sort, Plan Juppé. Dans ce mouvement, les étudiants ont joué également leur rôle en soutenant les manifestations et en respectant les appels aux grèves générales. Et comme d’habitude, les médias ont fait l’éloge de cet ensemble de réformes contre l’avis de l’opinion publique. Le soutient de ce mouvement par le peuple français est largement exprimé par le nombre impressionnant des participants aux différentes activités de contestation que les médias ont résumé par la grève des transports publiques, seule manière de discréditer les syndicats.   JUPPe.jpg

           Entre novembre et décembre 1995, «tout s’exprima à la fois: le soutien au pouvoir, l’arrogance de l’argent, le mépris du peuple, le pilonnage d’une pensée au service des possédants. Un grand sursaut populaire a aussi ceci d’utile: il révèle simultanément la puissance du conditionnement idéologique que les médias nous infligent et la possibilité d’y faire échec. La clameur quasiment unanime de nos grands éditorialistes (ils attendaient impatiemment la privatisation de France Télécom, déjà précédée par une campagne publicitaire qui a rapporté plus de 200 millions de francs à l’ensemble des médias) n’a en effet pas empêché des centaines de milliers de salariés de se mettre en grève, des millions de citoyens de manifester, une majorité de Français de les soutenir».[4]

           Parmi les paradoxes qu’on trouve chez les médias français, c’est que la pluralité des voix et des titres n’induit nullement le pluralisme des commentaires. Selon, Serge Halimi, les médias ont joué, durant toute la durée du mouvement social contre le Plan Juppé, une pièce (théâtrale) en (5) actes:[5] D’abord, celui de l’exposition (acte 1), permettra à la quasi-totalité des quotidiens, hebdomadaires, stations de radio et chaînes de télévisions de se présenter et d’exprimer leur admiration pour le Plan Juppé. La réaction initiale, hostile, des salariés et de l’opinion conduit assez vite les éditorialistes à recommander au premier ministre de tenir bon (acte 2) et, en échange, l’assurent de l’admiration de la profession pour son «courage». Puis la poursuite du mouvement et sa popularité intacte incitent les mêmes commentateurs à se demander «si les Français ne seraient pas, contrairement au marché, congénitalement incapable de comprendre la réalité». Le thème de l’«irrationalité» (acte 3) permettra d’expliquer qu’«en dépit des attentes -et des efforts déployés en ce sens-, les difficultés quotidiennes nées de la grève n’aient pas déclenché une réaction collective favorisant les desseins gouvernementaux et patronaux». Le combat antisyndical demeurant sans effet, le journalisme de marché force l’allure et dénonce (acte 4) les «corporatismes» et les preneurs d’«otage». Mais l’irrationalité latine s’installe malgré tout; «il faut alors se résoudre à donner la parole aux acteurs du mouvement social. C’est le pâté d’alouette que les médias servent pendant l’acte (5)». «Cette pièce comporte également un épilogue, triste naturellement, puisque le gouvernement a dû reculer», a synthétisé Halimi

           Pour mater les grévistes avec le concours de l’opinion, il fallait que le mouvement social dressât contre lui la majorité des Français. Sur France Info, à TF1 et ailleurs, des journalistes se mirent à l’ouvrage, faisant chaque heure, chaque soir, l’inventaire aussi laborieux que répétitif des «kilomètres de bouchon», des «usagers à bout», des «feux du désespoir sur le périphérique», des «entreprises au bord de l’asphyxie», des «embauches qu’on ne va pas faire».[6]   

            3.  La Réforme des retraites 2003:

           Nous désignons par la réforme des retraites la loi Fillon du 21 août 2003 sur les retraites. Le 10 juin 2003, jour de grèves et de manifestations contre cette loi, Ouest France publie un éditorial de Jean-Yves Boulic qui, sous le titre «Quand l’enjeu devient politique», soutient le gouvernement contre les syndicats et s’en prend notamment à Bernard Thibaut, SG de la CGT. Il s’attaque même à l’opinion publique qui soutenait ce mouvement. Il écrit, alors en posture de moralisateur: «Mais cette ‘‘opinion’’, soi-disant testée par de soi-disant sondages, est forcément troublée, hésitante, comme toujours quand il s’agit d’un problème complexe à appréhender, doublé d’un effort à fournir» et se permet d’ajouter: «Va-t-on, par lâcheté, laisser aux extrêmes le soin de dicter au pays les solutions les plus déraisonnables ?».[7] Les syndicats ont profité de la manifestation du 19 juin, à Rennes, pour répondre à cet éditorial provocateur. Ensemble, la CGT, la CGC, la CFDT et la SNJ d’Ouest-France diffusent un tract titré «Ni extrémistes, ni collabos!».[8]

           Déjà au début de l’année 2003, les médias préparait l’opinion à cette réforme. En mois de janvier, les salariés d’EDF-GDF refusent de subir la remise en cause de leur système de retraite. Le Monde, du 17 janvier 2003, commente et déplore: «Quand toute évocation d’un changement -quel que soit son contenu- est susceptible de mettre le feu aux poudres, l’aventure réformatrice devient très risquée pour ceux qui en sont chargés» et le quotidien s’inquiétait: «l’émergence d’une posture aussi radicale pourrait bien constituer (…) les prémices d’un mouvement social qui contraindrait les syndicats à entrer dans la surenchère». Toutes les manifestations qui devaient suivre seraient donc à mettre sur le compte de la surenchère. Quelques jours plus tard, le 1er février 2003, François Fillon annonce que la réforme des retraites est déjà bouclée, tandis que la presse observe avec «condescendance» les manifestations du même jour.[9] Anesthésiée, elle se réjouit ou roupille. On se mit d’accord sur sa «nécessité», il ne reste donc que de «se concerter sur ses modalités d’application». La plupart des médias en était convaincue. Le Monde, toujours, titrait le 13 mars «Retraites: les Français prêts à travailler plus longtemps». C’est ce que Le Monde confirme, un mois plus tard, 20 avril 2003, dans l’éditorial «Négocier les retraites». Le 3 avril, 13 et 25 mai, 3, 10 et 19 juin: les grèves et manifestations se succèdent sans désarmer les zélateurs de «la réforme». Parmi eux, Jean-Marc Sylvestre, qui le 21 mai tente de rassurer le gouvernement. Alors que les journalistes de Radio France sont en grève, le «journaliste-éditorialiste-commentateur, pigiste de luxe sur TF1 et LCI», livrait sur France Inter son interprétation tout à fait personnelle de la situation économique et sociale de la France: «il n y a pas de grosse inquiétude dans la société française (…) Il y a bien quelques mécontentements, liés à la perte de certains avantages (…) mais la grande majorité des Français ressent bien que ces réformes sont nécessaires, notamment celles des retraites, donc ils acceptent».[10]

           Donc dès les premiers moments, les médias sont unanimes sur la nécessité de cette réforme mais ils donnaient l’impression qu’il fallait discuter sérieusement sur les modalités de son application. Dans le Figaro du 3 février, François Fillon commence prudemment: «Nous ne feront pas semblant de les écouter (les syndicats) et nous cherchons sincèrement à aller aussi loin que possible dans le rapprochement des points de vue». Mais tout de suite, à partir du lendemain, il change de discours pour affirmer qu’il n y aura pas de négociations, soutenu par la quasi-totalité des éditos de la presse nationale et régionale, qui en plus s’attaquer à l’unité des syndicats.[11]

   4.  Le CPE en 2006:

           Au début de 2006, le Parlement adopte la nouvelle réforme Contrat Première Embauche (CPE) sans susciter aucune émotion particulière. Mais le climat commence à changer après les manifestations du 7 mars 2006. On peut constater alors, dans la presse écrite quotidienne nationale, qu’il s’agisse du contenu de la réforme ou de la légitimité de la mobilisation, une indéniable diversité éditoriale: Le Figaro campe solidement à droite, Le Monde tient la corde au centre-gauche, Libération donne l’impression d’épouser la cause de la jeunesse mobilisée que l’Humanité soutient ouvertement. Avec toutes les apparences d’une information équilibrée et pluraliste, mais qui, l’Humanité exceptée, dissimule un profond consensus. En effet, apparemment divisés sur la nécessité de cette réforme, les commentateurs entonnent d’une même voix l’hymne en faveur de la flexibilité. Une fois encore, les revendications (et donc les actions) légitimes sont contenues dans une enceinte très étroite et placées sous surveillance. Alain Duhamel s’en charge dès le 8 mars sur RTL et sur Nice Matin du 11 mars, en défendant les «bons résultats de la flexibilité».[12]

           Dans le même but, le 9 mars, Alain Genestar, dans l’éditorial de Paris-Match, interprète, «mais grosse caisse ironique à l’appui», la même partition pour inciter une jeunesse, supposée «exposée», à s’insurger contre une France de vieux, supposée «protégée»: «Allez les jeunes ! Le pays est derrière vous. Il compte sur vous pour que rien ne change et que vos aînés, vos chers parents, oncles et tantes, continuent de bénéficier d’un système à bout de souffle, en faillite, qui freine la croissance, rétrécit le marché du travail et creuse les déficits. Des milliards d’euros de dette. Et c’est vous qui paierez la note. Allez les jeunes !».[13]

           Dans le même sens, avec un style un peu différent, Eric Le Boucher (Le Monde du 19 mars 2006) défend «la réforme» dans une chronique intitulée «La possibilité des réformes»: «Voilà le comble: les étudiants et les jeunes qui sont les exclus du monde du travail (ils sont les ‘‘out’’ des économistes) vont défiler avec les syndicats des ‘‘in’’, ceux de la fonction publique et de l’emploi à vie, qui bloquent toute évolution au nom d’une pseudo-résistance contre l’ultralibéralisme et la précarité. Les victimes et les responsables de concert: la France sociale est en plein confusion !».[14]  

           La plupart des éditorialistes de la presse quotidienne régionale ont défendu le même discours. Le vrai pluralisme est encore une fois absent durant cette occasion de luttes sociales.  Tous les éditorialistes et chroniqueurs ne jurent que par le destin imposé des «réformes».

      5.  La Réforme des retraites 2010:

            La Réforme des retraites de 2010 désigne la loi proposée par l’ancien ministre du travail, Eric Woerth, essentiellement pour repousser l’âge légal de la retraite de deux ans (de 60 à 62 ans).

Malgré un mouvement social très important de contestation, ladite loi a été promulguée, répondant ainsi aux aspirations de la quasi-totalité des médias qui ont soutenu encore une fois le concept de la «réforme».RETRAITE-2010.JPG

           Dès le début de la mobilisation syndicale en juin 2010, les journalistes, commentateurs et chroniqueurs, ont pris comme cible le mouvement syndical, à leurs yeux inutile et contre l’intérêt général de la France. C’était la devise principale des journalistes, dits de gauche, comme ceux comptés pour la droite. La preuve, le bal antisyndical a été ouvert par un certain Jean-Michel Aphatie (un ancien militant encarté du Parti Socialiste) sur le plateau du «Grand Journal» de Canal Plus (chaîne dite de gauche), le 24 juin 2010. Le site Acrimed.org rapporte ce qui suit: «Aphatie revient sur la journée de manifestation: ‘‘Deux millions de personnes pour manifester contre les retraites c’est beaucoup, les syndicats sont contents et ça ne sert à rien. Parce que l’objectif des syndicats, c’est d’obtenir le retrait du texte. Y a beaucoup de choses qui servent à rien, hein. Ben, ça, ça sert à rien’’. Michel Denisot, sourire aux lèvres: ‘‘Rien ?’’. Aphatie confirme: ‘‘À rien’’».[15] Apathie a en effet prédit le fait que le mouvement syndical de contestation ne servait à rien puisque quelques mois plus tard, en novembre 2010, le texte a été promulgué, mais en grande partie grâce au soutient médiatique incontestable au gouvernement. 

            Parce qu’eux le pensent sans doute, les médias ont décidé que la réforme était «urgente, unique et inévitable» et avaient affirmé que le peuple français était «résigné» à accepter le texte, annoncé officiellement le 16 juin. Une semaine avant la journée de grèves et de manifestations du 24 juin, les grands médias étaient focalisés sur «le drame national imposé à la France par son équipe de football» (l’élimination de la Coupe du monde en Afrique du Sud et tous les problèmes internes en équipe de France qui l’ont suivie). Néanmoins, certains comme France Info, reprennent l’arme des sondages, toujours la manière très médiatique. La radio publique commente un sondage, le 22 juin: «En ‘‘colère’’, mais surtout “désabusés”. S’ils sont très majoritairement hostiles à la réforme des retraites comme à la politique du gouvernement, les personnes interrogées ne semblent pas prêtes pour le ‘‘grand soir’’: le soutien au mouvement social de jeudi 24 juin est assez faible puisque (…) 64% des Français le jugent “justifié”».[16]

           Donc, pour cette radio, dite du service public, (51+13) % de Français qui soutiennent le mouvement social est un taux «assez faible»! Or, paradoxalement,  quand les syndicats réussissent à rassembler derrière eux 2 millions de Français, on dit que «ça sert à rien» (Apathie sur Canal Plus)! La veille, le jour et le lendemain du 24 juin, tous les supports médiatiques classiques ne parlaient que des effets nocifs de la grève, particulièrement dans les transports, en faisant exprès d’ignorer les objectifs visés par les syndicats. Nous allons résumer rapidement l’essentielle de la stratégie médiatique, hostile aux syndicats: traiter les syndicats de radicaux, de violents (contre les citoyens et contre l’économie), de manipulateurs et enfin essayer de les décréditer (parfois même avec des thèses irréalistes).

           Pour exposer cette stratégie, prenons quelques exemples concrets. D’abord, Le Parisien, du 7 octobre 2010, publie en Une: «Conflit des retraites; la montée des ultras». En page intérieure de cette édition, Le Parisien propose un «zoom sur ces militants syndicaux qui plaident pour une radicalisation du mouvement». Dans le même sillage, Le Monde.fr titre en Une, le même jour: «Les syndicats entre radicalisation et exaspération». La Tribune.fr, toujours le 7 octobre, écrit: «Retraites: risque accru de radicalisation du conflit». Ce dernier article a été soutenu par le sondage suivant: «SNCF, RATP, … les appels à la grève illimitée se multiplient. La menace de grève illimitée dans les transports vous semble: 1. Scandaleuse  2. Inutile 3. Pénible 4. Nécessaire». [17]

           Pour le côté violence, prenons l’exemple de la matinale de RTL du 19 octobre 2010. Une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites s’annonce.  Et ça commence très fort dès le journal de 7h. Les duettistes, Vincent Parizot et Marie Guerrier, informent d’abord sur le point de vue de la police: «La police redoute la violence des casseurs dans les manifestations d’aujourd’hui contre la réforme des retraites. Il y a eu des incidents dans plusieurs villes hier», s’alarme Guerrier. Et à Parizot d’ajouter: «Les syndicats de police s’inquiètent de nouveaux débordements dans les manifestations aujourd’hui. Il faut dire que déjà hier 290 casseurs ont été interpelés dans plusieurs grandes villes». Marie Guerrier reprend: «Des voitures avaient été incendiées, du mobilier urbain détruit, tous les signaux d’alerte sont au rouge» et cède la parole à Jean-Alphonse, représentant de la police: «Selon nos informations ces fauteurs de troubles vont mélanger en fait casseurs professionnels, militants de l’ultra gauche, mais aussi sympathisants d’extrême droite». Un tel amalgame est consommé sans commentaire! Au contraire ça a permis à Vincent Parizot de faire sa conclusion: «À la une de l’actualité, il y a ces manifestations à hauts risques un peu partout en France. La police craint l’action des casseurs en marge des cortèges (…) Depuis le record de la mobilisation, c’est l’atmosphère, vraiment beaucoup plus tendue autour de ce mouvement social». Un peu plu tard dans la matinale, vers 7h40, le chroniqueur économique de RTL, Christian Ménanteau, confirme la position, à peine voilée, de cette station contre ce mouvement de lutte sociale «anti-réforme»: «Des milliers d’entreprises subissent, durant ces conflits, des pertes financières tout simplement parce qu’elles vont rater des ventes, perdre des commandes ou qu’elles vont livrer en retard, ce qui entraînera des pénalités. D’une façon générale, on considère que le chiffre d’affaires perdu lors d’une journée de grève n’est jamais, jamais récupéré à 100% (…) Le coût invisible est celui qui est le plus dommageable. C’est celui de l’érosion de notre réputation économique».[18]

           Le gouvernement et les médias ont été surpris, lors de ce mouvement populaire contre la réforme des retraites. Et voyaient de mauvais œil l’implication de toutes les catégories sociales dans cette lutte sociale aux cotés des syndicats ouvriers, comme les étudiants mais surtout les lycéens. Justement, le 11 octobre 2010, Jean-Marc Morandini profite de cette dernière catégorie afin de crier à une éventuelle manipulation exercée par les syndicats. L’animateur d’Europe 1, décide d’inviter Victor Colombani, président de l’UNL (Union nationale lycéenne). Le débat est posé en ces termes par Morandini: «Et vous, qu’en pensez-vous ? Leur place est-elle dans la rue ou, au contraire, ils n’ont rien à y faire, qu’ils commencent déjà à se construire un avenir sur les bancs de l’école avant de penser à leur retraite ? Nous serons avec le président de l’UNL». Soit une alternative qui pose d’emblée le cadre du débat, qui ne porte et ne portera pas sur les motifs de la mobilisation lycéenne, mais sur la seule question de sa légitimité. Morandini, s’adresse au président de l’UNL, en répétant à maintes reprises qu’il n’a que 16 ans: «Mais vous n’avez pas l’impression d’être manipulés dans tout ça?». Victor Colombani lui propose de venir «devant un lycée, demandez aux lycéens...», Morandini l’interrompt: «Non, mais ils le diront peut-être pas, mais ce n’est pas pour ça qu’ils le sont pas. Quand on est lycéen, qu’on a 16 ans, c’est assez marrant d’aller participer à une manif. On l’a tous fait, je l’ai fait, à l’époque, en 18… 23 [rires], quand j’étais dehors, ça m’est arrivé de manifester, juste parce qu’on s’en fout un peu de ce que c’est, c’est simplement pour le plaisir».  Quel rapport avec la manipulation? Aucun – simplement, Morandini est passé sans s’en rendre compte à une nouvelle «question»: «Vous vous en foutez un peu, des retraites ?». Mais le président de l’UNL s’entête, et affirme que la mobilisation est celle de lycéens «convaincus, convaincus que cette question de réforme des retraites va tuer tout leur avenir». Nouvelle interruption, en forme d’aveu: «Mais en quoi ça tue votre avenir, je ne comprends pas…» et la fin de l’interview est marquée par des interruptions incessantes de Morandini.[19]

           Dans la recherche désespérée de thèses qui peuvent contredire les affirmations syndicales sur la dégradation de la santé publique que pourra engendrer l’augmentation de l’âge de départ à la retraite, aucun organe médiatique ne pourrait faire mieux que ce qu’à fait Le Figaro, en octobre 2010. Contredisant des millions de manifestants, le journal de Serge Dassault affirme que «partir plus tôt en retraite ne permet pas forcément aux ouvriers d’en profiter plus longtemps. Au contraire, (…) cela augmente les chances de mourir prématurément».[20] Le Figaro rapporte cette information, classée en temps normal dans la rubrique insolite en s’appuyant sur un prétendu rapport publié par l’Institut allemand pour l’étude du travail. A priori, on est capable du pire pour défendre la «réforme» ! 


[1] Robi Morder et autres, Cent ans de mouvements étudiants, Editions Syllepse, collection Germe, Paris, 2007. P 95.

[2] Fabrice d’Almeida et Christian Delporte, Op.cit. PP 218-227.

[3] Nadine Floury, Mai 68 sur RTL - Trois mois de festin, trois mois de digestion, le 16 juillet 2008. http://www.acrimed.org/article2935.html. Consulté: le 18/04/2012, 16h30.

[4] Serge Halimi, Op.cit. P 66.

[5] Ibid.  PP 66-67.

[6] Ibid. P 72.

[7] Henri Maler et Mathias Reymond, Op.cit. P 7.

[8] Ibid. P 8.

[9] Ibid. P 19.

[10] Ibid. PP 21-22.

[11] Ibid. P 28.

[12] Ibid. PP 24-25.

[13] Ibid. PP 25-26.

[14] Ibid. P 26.

[15] Acrimed, Manifestations du 24 juin: « Ça ne sert à rien », disent-ils, le 29 juin 2010, http://www.acrimed.org/article3402.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[16] Un collectif d’Acrimed, Retraites: Feront-ils mieux le 7 septembre 2010 que le 24 juin?, le 7 septembre 2010, http://www.acrimed.org/article3435.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[17] Henri Maler et Olivier Poche,  Retraites: Les «ultras» des médias se «radicalisent», le 12 octobre 2010, http://www.acrimed.org/article3459.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[18] Gilles Balbastre, Matin d’un jour de mobilisation sur RTL: les signes avant-coureurs de l’Apocalypse?, le 25 octobre 2010, http://www.acrimed.org/article3466.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[19] Olivier Poche, Retraites: le proviseur Morandini convoque un représentant des lycéens frondeurs, le 3 novembre 2010, http://www.acrimed.org/article3473.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

[20] Ugo Palheta, «Prouvé» par Le Figaro: le travail c’est la santé, le 15 octobre 2010,  http://www.acrimed.org/article3461.html. Consulté: le 28/04/2012, 19h00.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article