Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Blog de Samir Ghezlaoui

Opération de relogement des familles de Diar Echems: Des citoyens dénoncent leur marginalisation

15 Mars 2010 , Rédigé par Samir Ghezlaoui Publié dans #Reportages

Opération de relogement des familles de Diar Echems

Des citoyens dénoncent leur marginalisation

 Reportage réalisé par Samir Ghezlaoui

In Tribune Des Lecteurs du 16/03/2010

 DSC_0004.JPGSix mois après les émeutes sanglantes de Diar Echems, les autorités locales se sont rendues à l'évidence, en permettant le déménagement de ces familles vers des logements plus décents. L'opération de relogement s'achèvera aujourd'hui, avec les 307 autres familles qui vont rejoindre leurs nouvelles habitations à Birkhadem. 512 familles, en tout, ont bénéficié d'appartements de type F3 et F4, ce qui leur permet ainsi de sortir du moyen-âge.


En arrivant, dimanche matin, dans cette cité, située à quelques kilomètres de la résidence présidentielle, notre jugement était déjà établi : « un grand soleil d'hiver, plus grand et plus chaud que celui de l'été, vient enfin de se lever sur ce quartier, qui porte son nom ». Tout le monde dans cette cité « préhistorique » de 1500 logements, ne parlait que des « L'mrehlline (les relogés) ». Sur place, la première image qui ne vient à l'esprit, est les cinq larges immeubles d'en face. Certes, cela se voit qu'ils étaient anciens, mais pas au point si gravissime tel que rapporté par la presse nationale durant les échauffements d'Octobre dernier. C'était une impression qui n'a duré que quelques minutes, avant que nous nous rendions compte qu'on avait tort.

  Un déménagement à l'aube

Au quartier de Diar Echems, il était près de midi, les relogés, retardataires, venaient de quitter les lieux en camions ou camionnettes, avec leurs bagages, meubles et le reste de matériel constituant le quotidien de ces familles qui se limitaient, jusque là, au minimum, pour survivre. Ce  « brouhaha » était remarqué et les gens allaient dans tous les sens. Les discussions se portaient toutes autour du relogement. Juste en face des grands immeubles, se situait une annexe de la mairie d'El-Madania, où nous avons recueilli quelques précisions d'un représentant des autorités locales, chargé de l'opération de déménagement. Il nous a expliqué que l'opération « rentre dans le cadre du projet de l'éradication des bidonvilles et l'habitation précaire, décidé par le président de la République ». « Cette action de relogement, en deux tranches, consiste à reloger 205 familles habitant les gourbis, aujourd'hui, puis les 307 autres familles habitant, cette fois, les cinq anciens immeubles, mardi (aujourd'hui)", a-t-il précisé.
Voulant en savoir plus auprès des familles relogées, on nous a dit que c'était trop tard, car toutes les familles sont déjà dans leurs nouveaux appartements à Birkhadem. On pensait rejoindre la rédaction et mentionner en gras : « l'opération de relogement à Diar Echems a été parfaite », mais la réalité est toute autre.

  En plein quartier des ténèbres !
DSC_0103.JPGJournaliste et photographe de Tribune des Lecteurs avons été surpris par un jeune habitant du quartier qui nous a invités à faire une petite ballade guidée dans la cité, où le « Soleil » se fait désirer. Eh oui, nous sommes presque passés à côté d'une amère réalité, cachée par la façade des cinq bâtiments existant dans ce QG de la vie cruelle et de la misère galopante. « Vous êtes journalistes ? Vous êtes nos amis, soyez les bienvenus. Venez voir et prendre des photos de la vie que nous menons depuis la nuit des temps », nous a demandé Sid Ali. Nous avons accepté volontiers de suivre celui-ci. A partir de ce moment, loin des protocoles officiels assommants, on n'a eu que la réalité en face de nous, rien que la réalité. Derrière les HLM usés par le temps, on a découvert des centaines de baraques de fortune dans lesquelles sont entassées des milliers d'être humains. Enfin, ce qui restait de ces gourbis rasés par des agents des travaux publics de la commune et de la wilaya. A première vue, on aurait dit qu'un violent tremblement de terre est passé par là. Trop tôt le matin, selon notre guide, les éléments des travaux publics étaient déjà sur place. Appuyés par des agents de la Sonelgaz et de la Seaal, et à l'aide de pioches et d'un bulldozer, ils ont pris d'assaut la cité précaire.

DSC 0094-copie-1Au milieu de tout cet amas de béton, apparaissait une petite baraque qu'on n'avait pas encore descendue. Cette maisonnette était, en fait, l'abri d'une mère et de ces trois enfants abandonnés par leur père. Ils refusaient de sortir car ils n'avaient pas l'assurance qu'ils seraient relogés avec le reste des voisins. « Je ne sortirai de ma maison que pour rejoindre mes voisins, dans un logement décent », a déclaré Nadjia K, écartée de la liste des bénéficiaires, à la veille de l'opération. Pourtant, selon elle, son dossier a été accepté. Le samedi, elle a reçu normalement sa convocation de la part des chargés du déménagement. Dimanche matin, à l'heure où elle se préparait à une nouvelle vie, plus digne, un agent du relogement la surprend. « Ton nom ne figure pas dans la liste des relogés, m'a dit l'agent. Il m'a expliqué que mon dossier était perdu et que je devais en constituer un autre », a ajouté madame Nadjia. Cette petite famille, composée de la mère, un garçon de 18 ans et deux filles de 14 et 12 ans, est trop grandes quand même pour vivre dans une maisonnette de deux mètres carrés. « Ça se voit clairement qu'il y a quelque chose de louche. Cette femme, abandonnée par son mari et condamnée par sa famille, habite dans cette baraque depuis 2003. Elle devait être, naturellement, parmi les premiers relogés, vu sa situation sociale », a martelé une vieille dame, voisine de notre interlocutrice, venue soutenir sa « protégée », avant qu'elle ne soit interrompue pas cette dernière. « Je ne comprends pas comment ça se fait, qu'une célibataire ait son appartement tandis que moi pas. A remarque c'est normal, elle est une fonctionnaire de l'Etat. Ce n'est pas comme moi, une simple femme de ménage. C'est de la Hogra ni plus ni moins ", s'insurgeait N.K. Durant notre entrevue avec cette dernière, nous avons été obligés de supplier les agents de la mairie, plusieurs fois, pour qu'ils arrêtent de détruire une baraque encore habitée. Heureusement, l'un des voisins nous a rassurés que ça ne se fera pas sans l'approbation de la concernée, qui a procédé au dépôt de son recours, en espérant être parmi les déménagés de mardi (aujourd'hui).

  Pas de connaissances ni de Tchipa ? Casse-toi
DSC_0107.JPGA quelques mètres du premier gourbi, notre guide nous a fait visiter une autre baraque. Cette fois, nous sommes devant une famille composée de quatre membres, un vieillard de 90 ans, handicapé à 100%, une femme et deux filles, analphabètes, célibataires et âgées d'une quarantaine d'années. « Mon père a quitté la wilaya de Djelfa durant la décennie noire, fuyant le terrorisme qui a tué toute sa famille. Il est handicapé. C'est pour ça qu'on ne nous accorde aucune considération », a déclaré l'une des deux filles en pleurant. « Nous vivons dans cette baraque sans ressources et sans le soutien de qui que se soit. Nous n'avons ni la force ni de connaissances pour défendre nos droits. C'est pour ça que nous sommes encore là, au moment où les autres sont partis à Birkhadem », a-t-elle ajouté. Notre ami, Sid Ali, a défendu particulièrement cette famille vulnérable. « Ils ont tout le droit d'avoir un logement, surtout qu'ils n'ont personne pour les soutenir dans leur vie. Il y a des familles qui n'ont même pas deux mois de présence ici, mais ils ont bénéficié d'un F4. C'est inacceptable », a-t-il rétorqué.
Notre prochaine famille est une famille heureuse. Le rêve devient réalité pour nos hôtes. Après des années d'attente et un calvaire vécu au quotidien, ce foyer de sept âmes va goûter enfin à une vie digne et plus décente. « Mardi (aujourd'hui) Inchalah, nous allons déménager et quitter une bonne fois cette misère. Je vous le jure, nous venons de renaître », nous a témoigné l'une des filles de la famille, trop émue, mais visiblement heureuse .
Au moment, où on s'apprêtait à quitter le quartier, un gamin nous a tenu la main en nous demandant : « Vous êtes journalistes ? Mon grand père souhaite vous voir ». Le petit Ghilès nous conduisit vers leur F1 situé dans l'un des cinq immeubles à détruire. Ici, nous sommes les invités d'une famille d'un ancien combattant de l'ALN, originaire de la Grande Kabylie. « Je suis un moudjahid et mon épouse aussi. J'ai acheté cet appartement à l'OPGI et maintenant nous devons l'abandonner. On nous a promis deux logements, mais maintenant on nous dit que ce ne sera qu'un seul qui nous sera accordé », a essayé de nous faire comprendre, le grand père, interrompu par l'une de ses belle-fille: « le problème c'est que nous sommes deux, voire trois familles, dans un seul appartement. On nous a promis un F4 en cas de signature d'un désistement sur notre F1, sinon un F3. Mais comment peut-on vivre dans un seul appartement, à 12 personnes ? ». Sur place, nous avons constaté que c'est une très bonne question, surtout que le grand père est paralysé du côté gauche. Dans cet F1, c'est une équation compliquée qu'il nous faut pour trouver une place à chaque membre de cette famille. On a appris ce que c'est qu'une histoire à dormir debout! Un couple prenait le balcon, un deuxième réservait la cuisine et les autres membres de famille prenaient le reste.

  La justice ou la révolte

DSC 0068En quittant cette famille, notre guide nous explique la façon dont est géré le relogement. Plusieurs cas louches, dit-il, sont signalés. « Il y a des gens qui ont bénéficié du relogement, au détriment des vrais ayant-droits. La situation est sur une poudrière et risque d'exploser à tout moment », a mis en garde, Sid Ali. Notre ami nous a reconduits jusqu'à la sortie de la cité, en nous expliquant au passage que « durant les émeutes d'Octobre dernier, même les policiers et les éléments des forces anti-émeutes ont été empêchés d'entrer dans le quartier, à part les journalistes. Nous avons confiance en vous, pour faire éclater la vérité et porter tout en haut les revendications et les doléances des simples citoyens ». Pour rappel, les autorités locales ont procédé à cette opération de relogement, pour répondre aux demandes insistantes de ces milliers d'habitants des bidonvilles. Officiellement, plus de six mille logements de fortune ont poussé comme des champignons autour de la capitale, Alger. Ces baraques sont une source de plusieurs fléaux sociaux et représentent, parfaitement, l'injustice sociale. C'est pour ça que le gouvernement doit prendre en charge, sérieusement, le relogement de toutes les familles afin de mettre un terme au spectre d'autres révoltes comme celle de Diar Echems.
Ce quartier a vécu, durant un petit bout de temps, un « beau soleil » d'hiver, mais tout de suite brouillé par quelques nuages sombres de l'injustice, condamnant des ayant-droits à vivre, on ne sait pour combien du temps encore, dans les ténèbres de Diar Echems.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article